Le 27 octobre, le porte-conteneurs Umm Qarn a quitté la Malaisie en direction de Suez, premier navire d'une ligne que Maersk et Hapag-Lloyd faisaient contourner l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance depuis près de trois ans. D'autres services communs des deux armateurs doivent reprendre la même route. Pourquoi tant d'attention à un seul bateau ? Au Caire, chaque retour se compte en devises, et le gouvernement tient cette comptabilité en public.
Moustafa Madbouli, le Premier ministre, en a donné la mesure le 4 octobre sur CNN Business Arabic : les tensions en mer Rouge et autour du détroit de Bab el-Mandeb ont privé le canal de plus de 6 milliards de dollars de recettes par an. Ses chiffres diffèrent un peu de ceux de l'Autorité du canal. En 2023, avant que les Houthis du Yémen ne s'en prennent aux navires de commerce, le canal avait rapporté le record de 10,25 milliards de dollars. L'exercice clos en juin dernier en a rapporté 4,67 milliards, 23 % de plus que le précédent. Moins de la moitié du record. Il manque donc chaque année plusieurs milliards à un État qui tire ses dollars du canal, du tourisme, de ses exportations et de l'argent envoyé par ses émigrés.
Sur un peu plus d'un million de kilomètres carrés, le désert occupe presque tout. Plus de 109 millions d'Égyptiens vivent serrés dans la vallée du Nil et dans son delta, sur moins d'un dixième du territoire, et Le Caire a tellement débordé sur les sables de l'est que le pouvoir y a bâti, à quarante-cinq kilomètres, une Nouvelle Capitale administrative. Le fleuve fournit au pays la quasi-totalité de son eau douce. Il naît ailleurs.
L'Éthiopie a inauguré en septembre 2025 le Grand barrage de la Renaissance, sur le Nil Bleu, d'où vient la plus grande part du débit qui arrive en Égypte. Pas d'accord contraignant sur le remplissage, malgré plus de dix ans de discussions entre Le Caire, Khartoum et Addis-Abeba. Le haut barrage d'Assouan, achevé en 1970 avec des crédits et des ingénieurs soviétiques, devait justement protéger l'Égypte des crues et des sécheresses venues d'amont.
C'est du même refus que sont nés ce barrage et la nationalisation du canal, puisque Washington et Londres avaient retiré en juillet 1956 leur offre de financer Assouan.
Gamal Abdel Nasser a répondu une semaine plus tard, à Alexandrie. Au milieu de son discours, il a prononcé plusieurs fois le nom de Ferdinand de Lesseps, et ce nom était le signal convenu : pendant qu'il parlait, des équipes égyptiennes entraient dans les bureaux de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez. Le canal, ouvert en 1869 et jusque-là aux mains d'actionnaires surtout français et britanniques, est devenu égyptien en une soirée. Londres, Paris et Israël ont attaqué à l'automne. Mais Washington et Moscou ont exigé le retrait des trois armées, et Nasser est sorti de la crise avec une victoire politique qu'il n'avait pas remportée sur le terrain.
Nasser a souvent été présenté comme le premier Égyptien à gouverner l'Égypte depuis les pharaons. La formule est discutable dans le détail, mais elle dit quelque chose de vrai sur les vingt-cinq siècles précédents, pendant lesquels le pays a été tenu par des Perses, par des Grecs (la dynastie des Ptolémées, celle de Cléopâtre), par Rome puis Byzance, par les conquérants arabes qui y ont apporté l'islam et la langue, par des Mamelouks venus du Caucase et d'Asie centrale, puis par les Ottomans. Méhémet Ali, un officier ottoman né en Macédoine, a pris le pouvoir au Caire en 1805 et sa descendance a régné jusqu'au roi Farouk, que les Officiers libres ont chassé en juillet 1952. Les Britanniques, eux, occupaient le pays depuis 1882 et ont gardé des soldats le long du canal bien après l'indépendance formelle.
Anouar el-Sadate a lancé la guerre d'octobre 1973, puis signé avec Israël la paix qui lui a rendu le Sinaï, avant d'être tué par des militaires islamistes pendant un défilé. Son successeur, Hosni Moubarak, a gouverné trente ans. Il est tombé en février 2011, lâché par l'armée face à la place Tahrir. Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, a remporté l'année suivante la première présidentielle libre du pays avec 51,7 % des voix. Il a été renversé un an plus tard par son ministre de la Défense, le général Abdel Fattah al-Sissi. Le bilan de la dispersion du sit-in de ses partisans sur la place Rabaa al-Adawiya, six semaines après, a atteint au moins 817 morts d'après Human Rights Watch.
Moins de vingt-quatre heures avant la proclamation des résultats du premier tour des législatives, à l'automne 2025, Sissi a fait savoir qu'il avait examiné des « incidents » survenus dans certaines circonscriptions. Il a autorisé l'Autorité nationale des élections à aller jusqu'à l'annulation si le scrutin ne reflétait pas « la volonté réelle des électeurs ». L'Autorité a invalidé le vote dans 19 circonscriptions sur 70. On a revoté en décembre. Les sièges attribués au scrutin de liste, eux, étaient joués d'avance, car une seule liste, qui réunissait les partis favorables au président, s'y présentait. Environ 23 % des électeurs se sont déplacés au premier tour. En juillet dernier, une soixantaine de personnes ont été arrêtées pour avoir critiqué le chef de l'État sur un serveur Discord.
La livre égyptienne a perdu en une journée plus d'un tiers de sa valeur face au dollar en mars 2024, trois mois après la réélection de Sissi avec 89,6 % des voix. Quelques semaines plus tôt, Abou Dhabi avait promis 35 milliards pour aménager Ras el-Hekma, un cap de la côte méditerranéenne. Le FMI a porté le même mois son aide à 8 milliards. C'est l'argent du Golfe et celui du FMI qui ont tenu le pays à flot pendant que le canal se vidait.
Le terminal de Rafah, seule sortie de Gaza qui ne mène pas en Israël, est égyptien et Le Caire sert d'intermédiaire entre le Hamas et Israël depuis le début de la guerre. C'est à Charm el-Cheikh que Donald Trump a signé en octobre 2025, avec Sissi, l'émir du Qatar et le président turc, le document censé garantir le cessez-le-feu à Gaza.