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MÉMOIRE D'URNES

13 novembre 2016 : Bulgarie, l'aviateur qui a fait tomber le gouvernement Borissov

MÉMOIRE D'URNES Photo : EPOC - création IA

Au premier grand meeting aérien organisé en Bulgarie après la chute du communisme, un MiG-29 s'est cabré au point de glisser en arrière, queue la première, pendant deux ou trois secondes. On l'appelle le cobra de Pougatchev. Celui qui tenait le manche était né à Dimitrovgrad en 1963, dans une famille sans attache au Parti communiste, et il était sorti major de sa promotion de l'Académie de l'armée de l'air. Deux séjours à l'Air War College de Maxwell, en Alabama, et un commandement en chef plus tard, Roumen Radev n'avait toujours pas fait de politique.

Une lettre de démission l'y a fait entrer. En 2014 déjà, le chef de l'aviation militaire avait voulu partir, faute de crédits et d'intérêt du ministère de la Défense pour ses escadrilles, et Boïko Borissov avait refusé avant de débloquer une enveloppe d'urgence. La seconde lettre, à l'été 2016, est parvenue d'abord à des médias russes. C'est de cette fuite que l'hebdomadaire Capital a daté, après coup, le vrai début de sa campagne. Tout s'est joué en quelques jours. Le Parti socialiste bulgare et la petite formation ABV cherchaient, raconte le même journal, un homme étranger aux appareils et assez populaire pour battre n'importe quel candidat du Premier ministre. Il n'a fallu qu'une semaine aux socialistes pour l'investir.

Le général a pris la route plus d'un mois avant ses adversaires. À ceux qui raillaient son inexpérience, il a lancé dès sa première réunion publique, en août : « Je ne connais pas de président devenu pilote. »

Lever les sanctions européennes contre Moscou, garder la Bulgarie dans l'OTAN, fermer la porte aux migrants, réformer la justice : le programme tenait en peu de lignes. Sur la Crimée, il a reconnu une violation des normes internationales. Rien de plus. On peut aimer l'Europe sans s'opposer à la Russie, a-t-il dit à Reuters. Les analystes interrogés par Radio Free Europe ont surtout retenu qu'il avait su capter la colère contre la corruption de la classe politique.

En face, Boïko Borissov a pris son temps alors que le président sortant Rossen Plevneliev avait renoncé dès le mois de mai à briguer un second mandat. Sa candidate n'a été connue qu'en octobre : Tsetska Tsatcheva, présidente de l'Assemblée. Mi-octobre encore, l'institut Alpha Research la plaçait huit points devant Radev, à 29 % des intentions de vote contre 21 % pour l'ancien pilote que les socialistes avaient lancé dans la course dès l'été. Qui aurait parié contre elle ?

Les urnes ont renversé l'ordre des sondages dès le premier tour, le 6 novembre. Radev a recueilli 25,44 % des suffrages. La présidente de l'Assemblée n'en a obtenu que 21,96 %, devant le nationaliste Krassimir Karakatchanov, à près de 15 %, et l'homme d'affaires Vesselin Marechki, à 11 %. Plus de 5 % ont coché une case nouvelle, « Je ne soutiens personne ». Une semaine plus tard, au second tour du 13 novembre, l'aviateur a réuni un peu plus de deux millions de voix, soit 59 %, contre 36 % à sa rivale, alors qu'à peine plus de la moitié des inscrits s'était déplacée.

Un sondage de sortie des urnes ne dit jamais tout, et celui de Gallup ne portait que sur le premier tour. Il reste instructif. Le général est arrivé en tête chez les plus de 60 ans, avec 39 %, et chez les électeurs peu diplômés. C'est vers l'ancien Premier ministre Plamen Orecharski que se sont tournés les électeurs d'origine turque, à 44 %, contre 7 % pour Radev, tandis que les Roms ont préféré Tsatcheva.

Borissov n'a pas attendu le lendemain pour s'incliner : « Nous acceptons la volonté du peuple et félicitons ceux qui ont le soutien de la majorité des électeurs. »

Sa démission a suivi dans la nuit, annoncée aux premières heures du 14 novembre. Deux jours plus tard, l'Assemblée l'a acceptée par 218 voix contre aucune et ouvert la voie à des législatives anticipées que le GERB a gagnées au printemps 2017, ce qui a rendu son fauteuil à Borissov. Radev, lui, y a vu un vote de défiance envers le gouvernement. Le général a salué la volonté de dialogue avec Vladimir Poutine affichée par Donald Trump, élu cinq jours plus tôt, en espérant une issue pacifique en Syrie et en Ukraine. Igor Dodon, socialiste lui aussi et tourné vers Moscou, a remporté le même dimanche la présidentielle moldave.

Le politologue Antoni Galabov a vu dans cette victoire le déroulement d'un scénario prorusse. Il exagérait. Membre de l'OTAN, la Bulgarie l'est restée, comme son nouveau président l'avait promis, et Sofia n'a pas fait obstacle, pendant ses deux mandats, au renouvellement des sanctions européennes contre Moscou.

Dix ans après, le ticket formé pour ce scrutin a fini par réunir entre ses mains la présidence et le gouvernement. Réélu en 2021, Radev a quitté son poste en janvier 2026 pour prendre la tête de Bulgarie progressiste, qui a remporté les législatives d'avril et l'a installé au poste de Premier ministre. Sa colistière de 2016, Iliana Iotova, lui a succédé. C'est elle qui est arrivée en tête du premier tour de la présidentielle, le 25 octobre, avec 34,76 % des voix. Andreï Guiourov l'a suivie à 31,95 % avec l'appui de la coalition libérale PP-DB et des Bulgares de l'étranger, qui lui ont confié près de la moitié de leurs bulletins, lui qui avait dirigé un gouvernement intérimaire au début de l'année après avoir été vice-gouverneur de la Banque nationale. Moins de trois points ont séparé les deux candidats ce soir-là, et le second tour, fixé au 1er novembre, a placé Iotova face à un adversaire avec qui elle avait évité de débattre.