Les anniversaires de Joe Lombardo ont pris un goût de dépouillement depuis que, le 8 novembre 2022, jour de ses 60 ans, les électeurs du Nevada ont désigné leur gouverneur. Et il a fallu attendre le vendredi pour voir le shérif de Las Vegas l'emporter sur le démocrate Steve Sisolak, avec 15 386 voix d'avance sur un peu plus d'un million de bulletins. Il fête ses 64 ans ce dimanche, cinq jours après le scrutin qui devait dire si le Nevada lui confiait un second mandat.
Cette fois, l'adversaire s'appelle Aaron Ford, et il n'a rien d'un inconnu. Premier Noir élu procureur général du Nevada, il voulait en devenir le premier gouverneur noir. La campagne n'a épargné personne. Ford dit avoir reçu des messages racistes au lendemain de sa victoire à la primaire. Dans une publicité du camp républicain, le procureur du comté de Clark, Steve Wolfson, a accusé Ford de se soucier davantage des criminels que des victimes, parce qu'il avait inscrit devant la commission des grâces la demande d'un détenu condamné pour homicide involontaire. « Un remake de Willie Horton », a répliqué l'intéressé, en référence au spot qui avait accablé Michael Dukakis en 1988. Mi-octobre, la plateforme de paris Kalshi donnait les deux hommes à égalité.
L'argent n'a jamais manqué au sortant, qui a promis de ne pas augmenter les impôts, engagement que Ford a repris à son compte. Sur le seul troisième trimestre, son comité et le comité d'action politique Better Nevada ont levé 17 millions de dollars, contre 2,3 millions pour Ford. Lombardo a pourtant refusé un entretien au site Nevada Current.
Aucun démocrate n'a battu un gouverneur républicain sortant au Nevada depuis 1982, quand Richard Bryan a délogé Robert List.
Qui connaissait son nom hors du Nevada avant octobre 2017 ? Cette nuit-là, un homme a ouvert le feu depuis une chambre de l'hôtel Mandalay Bay sur la foule d'un festival de musique country, le Route 91 Harvest. Soixante morts, 867 blessés. C'est lui, au pupitre des jours durant, qui a dirigé l'enquête et répondu aux questions sur le tireur, Stephen Paddock. Ses positions ne cadrent pas toujours avec son parti. Il défend la peine de mort et rejette le slogan « defund the police », mais soutient la vérification systématique des antécédents des acheteurs d'armes et avait plaidé, shérif, pour l'interdiction des chargeurs de grande capacité.
Né le 8 novembre 1962 à Sapporo, sur l'île japonaise d'Hokkaido, fils d'un militaire de l'armée de l'air américaine, Joseph Michael Lombardo a passé plus de dix ans au Japon avant que sa famille ne s'installe à Las Vegas en 1976. Il avait 13 ans. Le lycée Rancho, six ans dans la Garde nationale et la réserve, un diplôme d'ingénieur civil, un master en gestion de crise : rien ne désignait un futur élu. C'est en 1988 qu'il est entré dans la police métropolitaine de la ville.
Vingt-six ans de carrière ont suivi, de sergent à shérif adjoint, avec un passage par l'académie nationale du FBI et quelques apparitions dans Cops, l'émission qui suivait les patrouilles de police. En 2014, candidat au poste de shérif du comté de Clark, il a devancé Larry Burns de 6 984 voix, moins de trois points. Une habitude, déjà. À sa réélection, quatre ans après, il a revendiqué l'embauche de plus de 900 policiers et de 280 agents pénitentiaires. Puis la primaire républicaine de 2022, gagnée avec 38 % des voix.
Le 31e gouverneur de l'État se dit « républicain modéré ». Dès son premier été, il a convoqué une session extraordinaire pour offrir 380 millions de dollars d'argent public au stade des Athletics, le club de baseball d'Oakland promis à Las Vegas. Le projet, chiffré à 1,5 milliard de dollars pour 30 000 places, a été amendé en cours de route avant de recevoir sa signature à la mi-juin. Il avait signé deux semaines plus tôt une loi qui protège les femmes venues d'autres États pour avorter au Nevada, ainsi que les médecins qui les prennent en charge, comme deux autres gouverneurs républicains seulement. Deux textes protégeant les personnes transgenres ont aussi reçu sa signature, un troisième son veto. C'est par décret, dans une administration où un quart des postes restaient vacants, qu'il a suspendu certaines conditions de qualification pour recruter. Mais c'est le veto qui a fait sa réputation. Soixante-quinze textes rejetés en 2023, un record. En 2025, au moins 87, dont un congé familial payé qu'il jugeait chargé d'« obligations larges et pesantes » pour les entreprises et un texte qui faisait de la fécondation in vitro un droit.
Avec Donald Trump, l'équilibre est plus délicat. Le gouverneur s'est rangé derrière lui pendant la dernière présidentielle, pari risqué dans un État que les démocrates disputent à chaque scrutin, et Ford a fait de ce ralliement la raison de sa candidature. Lombardo a même concédé que le programme du président profitait aux milliardaires. Sur l'élection de 2020, le républicain avait dit ne pas croire à une fraude, tout en jugeant que le système « a la capacité d'en contenir ». Prudence ou calcul ? Les deux, sans doute, chez un homme dont les deux grandes victoires se sont jouées à moins de trois points.
On l'a vu aussi nuancer son soutien aux centres de données que l'État courtise à coups d'avantages fiscaux : un décret de septembre a réduit une partie de ces incitations, ce que son équipe a présenté comme sans rapport avec la mise en garde d'un sondeur de Donald Trump. Ford, lui, promettait de les suspendre. L'eau consommée en pleine sécheresse pèse dans son argumentaire, comme des factures d'électricité dont il conteste le mode de calcul.
Marié depuis 2015 à Donna Alderson, courtière en immobilier commercial, père d'un enfant né d'un premier mariage, le gouverneur court aussi en tout-terrain dans le championnat SCORE International.