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MÉMOIRE D'URNES

8 novembre 2020 : Birmanie, le raz-de-marée que l'armée a rayé des registres

MÉMOIRE D'URNES Photo : EPOC - création IA

Onze millions trois cent mille bulletins. C'est le nombre de votes frauduleux qu'a revendiqué la commission électorale birmane, recomposée par les militaires, quand elle a annulé à la fin de juillet 2021 les législatives du 8 novembre précédent. Thein Soe, son président, n'a produit aucune preuve. Il a dressé une liste de griefs : des électeurs admis sans carte d'identité, des noms qui revenaient plusieurs fois sur les registres, des membres de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) placés dans les équipes qui avaient recueilli le vote anticipé. Personne, à Rangoun, n'a feint la surprise. On effaçait ainsi un vote dont les vainqueurs avaient été chassés du pouvoir six mois plus tôt.

Le jour du vote avait pourtant ressemblé à une formalité. Aung San Suu Kyi, 75 ans, avait glissé son bulletin quelques jours plus tôt à Naypyidaw, par anticipation, comme la commission l'avait permis aux électeurs âgés que l'épidémie de Covid-19 menaçait le plus. Les grands rassemblements restaient interdits. Près de 72 % des 38 millions d'inscrits sont malgré tout allés voter, et les observateurs de douze organisations birmanes ont jugé les résultats crédibles, sans que le Centre Carter relève d'irrégularité majeure dans les bureaux.

La LND a remporté 396 sièges, 258 à la Chambre des représentants et 138 à la Chambre des nationalités, soit davantage qu'en 2015, où elle en avait conquis 390, et bien plus que les 322 nécessaires pour gouverner seule. Et l'Union pour la solidarité et le développement (USDP), formation née de l'ancienne junte, n'en a gardé que 33 au niveau national. Loin derrière, la Ligue des nationalités shan pour la démocratie a obtenu 15 élus et le Parti national de l'Arakan 8. On trouve parfois 71 sièges pour l'USDP dans des décomptes qui ajoutent les assemblées régionales élues le même jour, et il faut savoir lequel on lit avant de comparer. Le parti des militaires a rejeté les résultats et réclamé un nouveau scrutin. Refus de la commission.

Dans l'Arakan, neuf cantons n'ont pas voté du tout. La commission avait invoqué les combats entre l'armée et l'Armée d'Arakan pour y annuler l'élection, comme dans six cantons de l'État shan, et l'avait suspendue en partie dans plusieurs dizaines d'autres, jusqu'au Kachin. Selon le Centre Carter, 1,4 million de citoyens ont été privés de vote et 24 sièges sont restés vides. L'Armée d'Arakan a prolongé son cessez-le-feu unilatéral jusqu'au 31 décembre pour permettre des élections partielles, qui n'ont jamais eu lieu. Quant aux Rohingya, la plupart n'avaient pas de papiers de citoyenneté et ne figuraient sur aucune liste, ce qui avait conduit Human Rights Watch à juger le processus « fondamentalement vicié » un mois avant le vote.

C'est le matin où le nouveau Parlement devait tenir sa première séance, le 1er février 2021, que l'armée a arrêté Aung San Suu Kyi et pris le pouvoir.

Avec un quart des sièges réservés aux officiers par la Constitution de 2008, ainsi que les ministères de la Défense, de l'Intérieur et des Frontières, les généraux gardaient leur veto sur toute révision constitutionnelle. Ils n'avaient plus guère d'autre prise. La fraude n'a jamais été démontrée, et c'est l'ampleur de la déroute de l'USDP, bien plus que les listes de Thein Soe, qui a rendu ce scrutin insupportable à l'état-major. Phae Than, l'un des responsables du Parti national de l'Arakan, a résumé l'annulation de juillet d'une phrase : la junte, selon lui, « avait tout prévu depuis le début ». Il aurait admis qu'on invalide les circonscriptions où une fraude serait prouvée, pas le pays entier.

Le nouveau vote promis a tardé plus de quatre ans. Entre-temps, la LND a refusé de se réenregistrer sous la nouvelle loi sur les partis, et la commission l'a dissoute d'office avec 39 autres formations au printemps 2023. Les législatives ont fini par se tenir en trois phases, de la fin décembre 2025 à la fin janvier 2026, dans une partie seulement des cantons, avec un peu plus d'un électeur sur deux, et l'USDP en est sortie avec 231 sièges à la chambre basse. Le 3 avril, Min Aung Hlaing, qui avait quitté quatre jours plus tôt le commandement des forces armées comme l'exige la Constitution, a été élu président par 429 voix sur 584.

Aung San Suu Kyi a eu 80 ans en détention. La télévision d'État a annoncé le 30 avril son transfert de la prison de Naypyidaw vers une « résidence désignée », où elle doit purger une peine ramenée de 33 ans à 27, puis à 22 ans et demi par l'amnistie du Nouvel An birman. « Toujours retenue en otage » : c'est ainsi que son fils, Kim Aris, a décrit sa situation, en rappelant qu'une réduction de peine n'est pas une libération. Une photographie non datée l'a montrée assise à une table, entourée d'hommes en uniforme de l'armée et de la police. Où se trouve cette résidence ? Les autorités ne l'ont pas dit.