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MÉMOIRE D'URNES

7 novembre 2000 : États-Unis, la concession reprise au téléphone

MÉMOIRE D'URNES Photo : EPOC - création IA

« Inutile de le prendre sur ce ton. » Al Gore a lâché cette phrase au téléphone dans la nuit qui a suivi le scrutin, moins d'une heure et demie après avoir appelé George Walker Bush pour le féliciter. Le gouverneur du Texas venait de lui demander s'il revenait vraiment sur sa concession, son frère Jeb lui ayant garanti la Floride. Réponse du vice-président : son cadet n'avait pas autorité pour trancher la question. Et il a raccroché.

Les chaînes de télévision s'étaient trompées deux fois. Peu avant 20 heures sur la côte Est, NBC, CBS et CNN avaient attribué la Floride au vice-président alors que les bureaux du Panhandle, réglés sur l'heure du Centre, n'avaient pas encore fermé. On a vu les présentateurs se dédire vers 22 heures. Et à 2 h 16, Fox News a donné l'État, avec lui la présidence, au républicain. Ses estimations étaient supervisées par John Ellis, cousin germain du candidat. C'est une carte mémoire défectueuse, dans le comté de Volusia, qui venait d'ôter 16 022 voix à Gore ; l'erreur, rectifiée avant l'aube, avait pesé sur les calculs des rédactions.

À Nashville, le cortège du vice-président roulait déjà vers War Memorial Plaza, où des milliers de partisans attendaient sous la pluie. Michael Whouley, l'un de ses stratèges, regardait au quartier général l'écart fondre sur le site du secrétariat d'État de Floride à mesure que remontaient les derniers comtés. Ses conseillers l'ont arrêté au pied de la tribune. Il a fallu que son directeur de campagne, William Daley, aille dire à la foule que rien n'était fini.

Bush comptait au matin 1 784 voix d'avance sur près de six millions de bulletins, un écart si mince que la loi de Floride imposait de repasser tous les bulletins dans les machines.

Le comté de Palm Beach avait déjà fourni l'image de l'affaire. Pour grossir les caractères au bénéfice d'un électorat âgé, la responsable des élections, Theresa LePore, une démocrate, avait réparti les candidats sur deux pages, de part et d'autre d'une colonne de trous à perforer. Le nom de Gore y figurait en deuxième position à gauche, mais il fallait percer le troisième trou. Pat Buchanan héritait du deuxième. Le candidat du Parti de la réforme a recueilli 3 407 voix dans ce comté démocrate, bien plus que partout ailleurs en Floride, et il a admis à la télévision que la plupart ne lui étaient sans doute pas destinées. Près de 19 000 bulletins y ont été annulés pour double perforation. Combien d'électeurs ont voté contre leur intention ? On ne peut pas le chiffrer avec certitude, et les reconstitutions publiées depuis divergent.

Ralph Nader pose une question du même ordre. Le candidat écologiste a obtenu 97 488 voix en Floride, plus de cent quatre-vingts fois l'écart final. Mais additionner ces voix à celles de Gore relève de la conjecture, car une part de ses électeurs serait restée chez elle sans lui.

Restaient les juges. Un recomptage mécanique a d'abord réduit l'avance de Bush à quelques centaines de voix, avant que Katherine Harris, secrétaire d'État de Floride et coprésidente de la campagne républicaine dans l'État, certifie un écart de 537 voix fin novembre. On avait vu entre-temps la Cour suprême de Floride ordonner de reprendre à la main les bulletins que les machines n'avaient pas lus, ceux des fameux « chads », ces confettis de carton à moitié détachés. Elle a été désavouée le 12 décembre par la Cour suprême des États-Unis, à cinq voix contre quatre, au motif que les critères d'appréciation variaient d'un comté à l'autre. Le lendemain soir, Gore s'est adressé au pays. « Je suis en profond désaccord avec la décision de la Cour, mais je l'accepte », a-t-il dit.

Une bataille moins visible s'était livrée dans les bureaux des comtés. Il existait en Floride une règle qui permettait de compter les votes par correspondance venus de l'étranger jusqu'à dix jours après l'élection, s'ils avaient été remplis à temps. Les avocats républicains ont pressé les commissions d'accepter les bulletins de militaires arrivés sans cachet de la poste ou hors délai, et le colistier de Gore, Joe Lieberman, a jugé à la télévision qu'il fallait leur accorder le bénéfice du doute. Selon le New York Times, l'été suivant, 680 bulletins irréguliers avaient été comptés. Leur choix, lui, est resté inconnu.

Bush a réuni 271 grands électeurs, dont les 25 de la Floride. Il en est resté 266 à Gore, privé d'une voix par une électrice de Washington qui a voté blanc pour protester contre le statut de la capitale. Le démocrate avait recueilli dans l'ensemble du pays environ 540 000 voix de plus que son adversaire, ce qui n'était plus arrivé à un perdant du collège électoral depuis l'élection de Benjamin Harrison en 1888. Plus qu'un bulletin papillon ou qu'un candidat tiers, c'est le calendrier qui a décidé de cette élection : quels votes arrivaient à temps, et à quel moment les juges ont cessé de compter.

Cette question de l'horloge est revenue devant la Cour suprême. Le 29 juin 2026, par cinq voix contre quatre, elle a validé une loi du Mississippi qui permet de compter les bulletins postaux reçus dans les cinq jours ouvrables suivant l'élection, s'ils ont été envoyés à temps. « Le choix des électeurs est fait quand le vote est achevé, pas quand les bulletins sont reçus », a écrit la juge Amy Coney Barrett. Samuel Alito, dans son opinion dissidente, a reproché à la majorité de risquer d'entamer un peu plus la confiance du public dans les élections. Un délai de ce type existe dans quatorze États et dans le district de Columbia.