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UN JOUR, UN PAYS

Trinité-et-Tobago, le gaz d'en face

UN JOUR, UN PAYS Photo : EPOC - création IA

C'est à New York, fin septembre, que Kamla Persad-Bissessar a obtenu ce qu'elle cherchait depuis un an. Une poignée de main avec Delcy Rodríguez en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, une déclaration commune sur « les liens historiques d'amitié » et la fin de l'interdit qui la frappait au Venezuela. À l'automne 2025, l'Assemblée nationale de Caracas l'avait déclarée persona non grata. Celle qui n'était encore que vice-présidente l'avait traitée de femme « qui rampe comme un ver ». La Première ministre de Trinité-et-Tobago avait pourtant répondu aux journalistes de Port-d'Espagne, quinze jours avant la rencontre, par trois mots qui ont fait le tour de la région. « Je l'aime. » Le gaz vénézuélien arriverait chez elle d'ici un an, avait-elle ajouté, et elle n'en doutait « absolument » pas.

Pourquoi tant d'empressement ? La carte répond mieux que les communiqués. Entre la pointe sud-ouest de Trinité et la côte vénézuélienne, à la Bouche du Serpent, il n'y a que onze kilomètres d'eau, et l'île n'est qu'un fragment de continent que la remontée des mers a isolé il y a quelques millénaires. On aperçoit l'autre rive. Sa chaîne du Nord prolonge la cordillère côtière du Venezuela jusqu'aux 940 mètres du Cerro del Aripo. Et le golfe de Paria forme entre les deux rives une mer presque fermée où pêcheurs et contrebandiers se croisent depuis toujours.

Tobago ne ressemble guère à sa grande sœur. Elle est plus petite, plus antillaise, et vit de ses plages et de ses récifs à une trentaine de kilomètres au nord-est, sur une île où l'on protège par la loi depuis le XVIIIe siècle la forêt de la crête principale. Les ouragans frôlent l'archipel, posé à la lisière sud de leur couloir, bien plus souvent qu'ils ne le frappent. On compte à peine 1,4 million d'habitants sur un peu plus de 5 100 kilomètres carrés, installés pour l'immense majorité sur Trinité.

Au sud de l'île, près de La Brea, un lac d'asphalte d'une quarantaine d'hectares fournit du bitume au monde entier depuis que Walter Raleigh y a calfaté ses navires, à la fin du XVIe siècle.

Le pétrole est venu plus tard, puis le gaz, qui pèse aujourd'hui bien davantage. À Point Fortin tourne l'usine de liquéfaction d'Atlantic LNG, et Point Lisas aligne ses unités d'ammoniac et de méthanol. Mais les gisements trinidadiens s'épuisent. D'où l'obsession pour Dragon, un champ situé dans les eaux vénézuéliennes à quelques encablures des installations trinidadiennes, et pour Loran-Manatee, qui chevauche la frontière maritime. C'est parce qu'un destroyer américain avait mouillé à Port-d'Espagne que Nicolás Maduro avait suspendu les accords énergétiques bilatéraux en octobre 2025. Washington, lui, a délivré en février à Trinité des licences pour opérer au Venezuela. Un accord a déjà été signé avec BP, et d'autres se discutent avec Shell.

Colomb avait aperçu l'île lors de son troisième voyage et l'avait baptisée ainsi d'après trois sommets dressés sur l'horizon, comme une image de la Trinité. Et l'Espagne s'en est longtemps désintéressée. Madrid, faute de colons, a fini par l'ouvrir aux planteurs catholiques étrangers. Ce sont surtout des Français des Antilles qui sont arrivés avec leurs esclaves, laissant un créole presque éteint et des villages nommés Blanchisseuse ou Sans Souci. En 1797, les Britanniques ont pris l'île presque sans combattre. Quant à Tobago, disputée par les Hollandais, les Français et les Anglais et même colonisée un temps par le duché balte de Courlande, elle a changé de mains une trentaine de fois avant d'être rattachée à Trinité à la fin du XIXe siècle.

On comprend mal la politique du pays sans revenir sur l'abolition. Les anciens esclaves ayant quitté les plantations, les planteurs ont fait venir d'Inde environ 143 000 travailleurs engagés en sept décennies. Aujourd'hui, leurs descendants forment un peu plus du tiers de la population, à quasi égalité avec les Afro-Trinidadiens. C'est parmi eux qu'a grandi Naipaul. Les deux grands partis recrutent encore selon cette ligne de partage, le Mouvement national du peuple (PNM) chez les descendants d'Africains et le Congrès national uni (UNC) chez ceux d'Indiens, même si aucun ne l'assume.

En juillet 1990, cet équilibre a failli céder. Un groupe islamiste noir, le Jamaat al-Muslimeen, a pris d'assaut le Parlement et la télévision publique. Retenu en otage, le Premier ministre Arthur Robinson a reçu une balle dans la jambe pour avoir exhorté l'armée à attaquer, et le siège a duré six jours.

On n'imaginait rien de tel sous Eric Williams, qui avait dominé un quart de siècle de vie politique. Historien formé à Oxford, auteur d'un livre qui reliait la prospérité britannique à la traite, il a fondé le PNM, conduit le pays à l'indépendance en 1962 et gouverné jusqu'à sa mort. Il avait marché sous une pluie battante, avec des milliers de partisans, pour réclamer la base américaine de Chaguaramas. La République a remplacé la monarchie en 1976.

Basdeo Panday est devenu en 1995 le premier chef de gouvernement d'origine indienne, Kamla Persad-Bissessar en 2010 la première femme. Son retour au pouvoir, en avril 2025, a été net, avec 26 des 41 sièges pour la coalition de l'UNC contre 13 au PNM, après dix ans de Keith Rowley et quelques semaines de son successeur, Stuart Young. Au Parti du peuple de Tobago, qui réclame une autonomie élargie pour l'île, sont revenus les deux sièges de Tobago.

La violence avait pesé sur la campagne, avec plus de six cents homicides en 2024, un record, et un état d'urgence devenu outil ordinaire de gouvernement. Quand les États-Unis ont commencé à frapper des embarcations soupçonnées de trafic dans les Caraïbes, Persad-Bissessar a choisi son camp sans nuance, jusqu'à écrire que l'armée américaine devrait « tous les tuer violemment ». On a compté deux Trinidadiens parmi les morts de l'une de ces frappes, et leurs proches ont nié tout lien avec le trafic. Puis l'opération qui a renversé Maduro en janvier a changé l'interlocuteur à Caracas. Dans l'opposition, Stuart Young énumère les amendes alourdies, les emplois perdus, l'électricité et le gaz domestique plus chers. « C'est le style d'amour de Kamla », raille-t-il. Elle n'invoque ni Washington ni les contrats, mais sa belle-mère, explique-t-elle, est vénézuélienne, comme deux de ses petits-neveux. « Nous sommes voisins. En fait, nous sommes une famille. »