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MÉMOIRE D'URNES

25 octobre 2015 : Haïti, les votes zombies d'octobre

MÉMOIRE D'URNES Photo : EPOC - création IA

Sur certains procès-verbaux, les empreintes digitales semblent toutes appartenir à une seule personne. C'est ce que la commission de vérification installée par le président intérimaire Jocelerme Privert a trouvé en tirant au hasard un quart des quelque 13 000 feuilles de comptage, avant de remettre son rapport au Palais national à la fin du printemps 2016. « Votes zombies », a résumé son président, Pierre François Benoît, qui a décrit une fraude pilotée « à haut niveau ». Puis il a lâché la phrase qui renvoyait tout le pays devant les urnes : « Nous recommandons que l'élection présidentielle soit refaite. »

Le scrutin ainsi condamné avait eu lieu un dimanche, le 25 octobre 2015. Il s'agissait ce jour-là de choisir un président parmi plus de cinquante candidats, d'achever l'élection des deux chambres et de désigner les maires. Peu sont venus. Environ 1,67 million de bulletins ont été déposés pour 5,87 millions d'inscrits, et une partie n'avait rien de spontané. Les partis avaient mobilisé plus de 900 000 mandataires selon une première commission d'évaluation réunie avant Noël. Munis d'une accréditation qui les autorisait à voter hors de leur bureau d'inscription, beaucoup ont glissé un bulletin dans plusieurs urnes, avec la complicité ou la négligence des agents électoraux.

Le favori du pouvoir, Jovenel Moïse, n'avait jamais brigué le moindre mandat. Entrepreneur du Nord-Est qui exportait des bananes, il devait tout à Michel Martelly, chanteur de konpa devenu chef de l'État, qui l'avait choisi pour porter les couleurs du Parti haïtien Tèt Kale. Ses partisans l'appelaient « Nèg Bannann nan », l'homme banane. Et le surnom tenait lieu de programme. Ce même homme sera abattu six ans plus tard dans sa chambre, à Pèlerin, sur les hauteurs de Port-au-Prince.

Moïse est arrivé en tête du décompte final avec 32,76 % des suffrages exprimés, devant Jude Célestin, à un peu plus de 25 %, Moïse Jean-Charles, à 14 %, et Maryse Narcisse, candidate de Fanmi Lavalas, le parti de Jean-Bertrand Aristide, à 7 %. Un novice devançait ainsi un adversaire qui disputait sa deuxième présidentielle.

Célestin connaissait déjà ce genre de soirée. En 2010, candidat du président René Préval, il avait été écarté du second tour au profit de Martelly après une révision des résultats conduite sous l'œil de l'Organisation des États américains. Il a cette fois dénoncé une « fraude massive » et refusé de se prêter au second tour. Les pneus ont brûlé dans les rues de la capitale dès l'annonce des chiffres. On a relevé un mort, un militant de Pitit Dessalines, le parti de Jean-Charles, tué devant le siège du mouvement, à Delmas. Les observateurs de l'OEA et de l'Union européenne avaient validé les résultats préliminaires. Au centre de tabulation, 490 procès-verbaux, soit 3,6 % du total, avaient pourtant été mis à l'écart sans que le Conseil électoral provisoire explique pourquoi, d'après le décompte du Center for Economic and Policy Research, un centre d'études de Washington qui suivait le scrutin de près.

Trois reports. Le second tour, prévu juste après Noël, a d'abord été repoussé sans date, puis fixé à la mi-janvier, puis une semaine plus tard. Quiconque y participerait trahirait la nation, a fait savoir Célestin. Deux jours avant l'échéance, le CEP a renoncé en invoquant les violences.

Michel Martelly a quitté le pouvoir au terme de son mandat, sans successeur élu, en laissant derrière lui un premier tour contesté et un second tour que personne ne savait plus organiser.

Le Parlement a alors confié l'intérim à Privert, qui présidait le Sénat. « Le CEP doit maintenant finir le travail pour avoir une bonne élection », a-t-il dit en recevant le rapport Benoît. L'ouragan Matthew a encore décalé le calendrier de six semaines. Quand les Haïtiens ont enfin revoté, un an et un mois après le premier scrutin, Jovenel Moïse l'a emporté dès le premier tour avec près de 56 % des voix. Le même homme, mieux élu. Faut-il en conclure que l'annulation n'a servi à rien ? C'est oublier ce que la commission avait décrit, une fraude organisée au sommet de l'appareil électoral. L'audit a coûté au pays une année de provisoire et n'a rendu à aucun camp la confiance perdue.

Depuis, aucun scrutin ne s'est tenu en Haïti. Moïse n'a pas organisé les législatives qui devaient renouveler le Parlement, et après le départ des dix derniers sénateurs, début 2023, plus aucun élu national ne siège dans le pays.

Le Conseil électoral provisoire tente aujourd'hui de renouer le fil. Publié fin juillet, son calendrier fixe le premier tour au 13 décembre et le second à la fin février, à condition que l'État rétablisse la sécurité dans un pays où des groupes armés tiennent la plus grande partie de Port-au-Prince. Les listes se remplissent lentement : 628 755 électeurs inscrits à la fin de l'été, pour un objectif de six millions. Début octobre, douze candidats à la présidence s'étaient déclarés, quand le CEP a prolongé l'inscription des candidatures jusqu'à la fin du mois et repoussé la campagne. Quant aux nouvelles dates, elles seront « communiquées ultérieurement », promet l'institution.