Autour d'une table, quelques personnes examinent un curriculum vitae. Le poste à pourvoir est celui de premier ministre du Canada, et le verdict ne souffre guère de discussion : le candidat n'est « tout simplement pas prêt ». De beaux cheveux, concède au passage une voix. Cette publicité, le Parti conservateur l'a diffusée pendant des mois en anglais comme en français. Il pensait avoir trouvé la faille de Justin Trudeau : quarante-trois ans, fils de Pierre Elliott Trudeau, chef d'une formation reléguée au troisième rang de la Chambre des communes.
Trente-six sièges sur 308, à la dissolution. Aucun parti fédéral n'avait jamais remporté l'élection suivante en partant d'aussi bas. Pendant l'été, les sondages ont placé en tête le Nouveau Parti démocratique de Thomas Mulcair, héritier de la « vague orange » qui avait emporté le Québec quatre ans plus tôt. Le scrutin, Stephen Harper, au pouvoir depuis 2006, l'avait déclenché dès le début d'août, pour onze semaines de campagne.
C'est sur l'argent que Trudeau a pris son premier risque. À la fin du mois d'août, il a annoncé qu'un gouvernement libéral accepterait trois années de déficits « modestes », jusqu'à 10 milliards de dollars par an, pour financer les transports en commun, les infrastructures vertes et le logement social. Mulcair, de son côté, s'est engagé à présenter des budgets équilibrés. Le chef libéral s'est retrouvé à la gauche des néo-démocrates sur le terrain même où un candidat cherche d'ordinaire à rassurer, et ses adversaires ont cru tenir la preuve de son inexpérience. Ils se sont trompés.
Le second pari s'est joué au Québec, autour d'un voile. Zunera Ishaq, une habitante de l'Ontario née au Pakistan, avait obtenu devant les tribunaux le droit de prêter le serment de citoyenneté le visage couvert par son niqab. Le gouvernement Harper a fait savoir, en pleine campagne, qu'il porterait l'affaire devant la Cour suprême. Et le débat en français n'a plus tourné qu'autour de ce voile. Mulcair a défendu le droit de cette femme à se vêtir comme elle l'entendait, position constante mais coûteuse dans une province où les sondages donnaient l'interdiction largement majoritaire. C'était aussi celle de Trudeau, qui avait bien moins à perdre. Puis, au début d'octobre, deux ministres conservateurs, Chris Alexander et Kellie Leitch, ont promis une ligne téléphonique pour signaler les « pratiques culturelles barbares ». Alexander, ministre de l'Immigration, n'a pas retrouvé son siège d'Ajax.
Le 19 octobre, les libéraux ont obtenu 184 des 338 sièges et 39,5 % des voix. Pour les conservateurs, 99 sièges et 31,9 % des voix ; le NPD en a gardé 44, le Bloc québécois 10, les verts un seul, celui d'Elizabeth May. Toutes les circonscriptions de l'Atlantique, trente-deux au total, sont allées aux libéraux. Au Québec, le NPD est passé de 59 sièges à 16, et les libéraux en ont pris 40. Et la participation, à 68,3 %, a atteint son plus haut niveau depuis 1993.
Quelques heures après avoir reconnu sa défaite à Calgary, Stephen Harper a quitté la direction du Parti conservateur, qu'il avait conduit au pouvoir près de dix ans plus tôt.
Devant ses partisans réunis à Montréal, Trudeau a invoqué les « voies ensoleillées » de Wilfrid Laurier avant de reprendre la formule en anglais : « sunny ways, my friends ». Il a raconté sa rencontre, à St Catharines, en Ontario, avec une jeune mère musulmane qui portait le hijab et qui lui avait dit voter libéral pour que sa fille ait le droit de faire ses propres choix. Et il a conclu, en anglais, sur une formule qu'il avait déjà opposée aux conservateurs pendant la campagne : « Un Canadien est un Canadien est un Canadien. »
Faut-il parler de raz-de-marée ? On peut en douter. Avec moins de quatre électeurs sur dix, les libéraux ont obtenu 54 % des sièges, effet ordinaire du scrutin majoritaire à un tour que Trudeau avait justement promis d'abolir. Son programme faisait de 2015 la dernière élection fédérale tenue selon ce mode de scrutin. En février 2017, le gouvernement a renoncé à la réforme. Réélu deux fois, Trudeau n'a plus dirigé que des gouvernements minoritaires, jusqu'à l'annonce de son départ en janvier 2025.
Son successeur, Mark Carney, a remporté 169 sièges en avril 2025, trois de moins que la majorité. Cinq députés ont rejoint les bancs libéraux à partir de décembre, quatre conservateurs et un élu du NPD, ce que le chef conservateur, Pierre Poilievre, a qualifié d'« arrangements de coulisses » avec des élus qui ont « trahi » leurs électeurs. Aucune règle ne l'interdit. Le 13 avril 2026, trois élections partielles ont porté le groupe à 174 sièges, dont celle de Terrebonne, convoquée parce que la Cour suprême avait annulé une victoire libérale acquise à une voix près en 2025. Aucun gouvernement libéral n'avait disposé d'une majorité aux Communes depuis la nuit du 19 octobre 2015.