Sur le mur d'une maison de Balibo, à quelques kilomètres de la frontière indonésienne, cinq journalistes venus d'Australie avaient peint un drapeau australien. Ils espéraient qu'il les protégerait. Le 16 octobre 1975, les troupes indonésiennes qui prenaient la bourgade les ont tués tous les cinq. Le plus jeune avait 21 ans. Canberra a longtemps soutenu la thèse d'une mort accidentelle au milieu des combats, jusqu'à ce qu'un coroner de Sydney conclue, trente-deux ans plus tard, à des exécutions délibérées. Aucun responsable n'a jamais été jugé.
Depuis, l'Australie n'a plus quitté l'histoire du Timor oriental, et elle en tient encore une partie de l'avenir. « Mettre ce gaz sur le marché international, c'est le défi du moment », a reconnu mi-septembre à Bangkok, lors de la conférence Gastech, le ministre du Pétrole, Francisco da Costa Monteiro. Le gisement de Greater Sunrise, exploité avec l'australien Woodside, ne produira pas avant 2034 ou 2035, deux ans plus tard que prévu. Pas de décision d'investissement avant 2029. Or le temps presse. Bayu-Undan, le champ qui finançait l'État depuis vingt ans, a cessé de produire l'an dernier. Le fonds souverain alimenté par ses recettes pesait fin juin 18,4 milliards de dollars, et le gouvernement y avait puisé 600 millions sur le seul trimestre.
Plus un dollar de recettes pétrolières n'entre dans les caisses.
Le territoire occupe la moitié orientale d'une île étroite de l'archipel de la Sonde, plus l'îlot d'Atauro, face à Dili, et l'enclave d'Oecusse, enfermée dans la partie indonésienne. À peine 15 000 kilomètres carrés pour l'ensemble. Au centre, des montagnes serrées culminent à 2 986 mètres au mont Ramelau, où des pèlerins montent avant l'aube voir le soleil se lever sur la mer. La côte nord, où se trouve Dili, reste sèche une bonne partie de l'année. Face au sud, à environ 500 kilomètres, s'étend l'Australie, par-delà une fosse de plus de 3 000 mètres de profondeur. Cette fosse a servi tour à tour aux juristes de Canberra, qui y voyaient la limite naturelle du plateau continental australien, et aux ingénieurs de Woodside, qui jugent hasardeux d'y poser un gazoduc vers les côtes timoraises. Dili réclame de son côté une usine de liquéfaction sur sa côte sud. Le pays compte environ 1,4 million d'habitants, catholiques à plus de 95 %, qui parlent le tétoum et, pour une minorité, le portugais.
Les relations avec Canberra ont connu leur pire crise en 2013, quand Dili a accusé les services secrets australiens d'avoir posé des micros dans les bureaux de son gouvernement pendant les négociations pétrolières, puis porté l'affaire devant la justice internationale. Saisie par le Timor, une commission de conciliation prévue par la convention de l'ONU sur le droit de la mer, la première du genre, a débouché sur un traité de frontière maritime signé en 2018. Le texte réserve à Dili 80 % des futures recettes de Greater Sunrise si le gaz est liquéfié en Australie, 70 % s'il l'est au Timor. Dili a choisi de gagner moins pour bâtir chez lui.
L'indépendance elle-même doit beaucoup à une cassette vidéo. Au cimetière de Santa Cruz, à Dili, en novembre 1991, le caméraman britannique Max Stahl a filmé des soldats indonésiens tirant sur une foule venue se recueillir sur la tombe d'un jeune militant. Plus de 250 personnes y ont été tuées. Le chef de la guérilla, Xanana Gusmão, a été capturé l'année suivante et condamné à la prison à perpétuité. Carlos Belo, évêque de Dili, et José Ramos-Horta, porte-parole de la résistance en exil, ont reçu le prix Nobel de la paix en 1996, obligeant les chancelleries à regarder ce que Jakarta présentait comme une affaire intérieure. Trois ans plus tard, après la chute de Suharto, 78,5 % des électeurs ont choisi l'indépendance lors d'un référendum organisé par l'ONU. Les milices pro-indonésiennes ont alors incendié une grande partie du pays, jusqu'à l'arrivée d'une force internationale commandée par l'Australie. Proclamation de l'indépendance : mai 2002.
C'est Lisbonne qui a façonné ce bout d'île. Les Portugais sont arrivés au XVIe siècle à Lifau, dans l'actuelle Oecusse, attirés par le bois de santal. Il a fallu attendre le début du XXe siècle pour fixer la frontière avec les Néerlandais, maîtres de l'ouest. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des commandos australiens ont mené la guérilla contre l'occupant japonais avec l'aide de la population, qui l'a payé de dizaines de milliers de morts. La révolution des Œillets a précipité la fin de l'empire. Fin novembre 1975, le Fretilin, mouvement indépendantiste de gauche, a proclamé l'indépendance. L'armée de Suharto a débarqué à Dili neuf jours plus tard, au lendemain d'une visite du président américain Gerald Ford et d'Henry Kissinger à Jakarta.
Vingt-quatre ans d'occupation ont suivi. La commission vérité a recensé au moins 102 800 morts liées au conflit, pour la plupart victimes de la faim et des maladies provoquées par les déplacements forcés. Et l'Australie a été le seul pays occidental à reconnaître l'annexion en droit. Une décennie après cette reconnaissance, son ministre des Affaires étrangères, Gareth Evans, et son homologue indonésien, Ali Alatas, ont signé à bord d'un avion, au-dessus de la mer de Timor, un traité de partage du pétrole sous-marin. Ils ont trinqué au champagne.
Les hommes de la résistance tiennent toujours le pays. Xanana Gusmão, 80 ans, a repris la direction du gouvernement il y a trois ans, et José Ramos-Horta, 76 ans, la présidence un an plus tôt. La génération née après le départ des Indonésiens s'impatiente. Il y a un an, des milliers d'étudiants ont manifesté trois jours durant à Dili contre l'achat de 65 Toyota Prado destinés aux députés ; le Parlement a renoncé à la commande, puis supprimé les pensions à vie des anciens élus. Le Timor oriental est devenu l'an dernier le onzième membre de l'Asean, quatorze ans après sa candidature. Il élira son président l'an prochain, son Parlement en 2028. Xanana Gusmão a reçu le 28 septembre une mission électorale des Nations unies et demandé que les observateurs internationaux ne restent pas cantonnés à Dili, mais aillent aussi « dans les municipalités et les communautés locales ».