DERNIÈRES ACTUALITÉS

MÉMOIRE D'URNES

10 octobre 2021 : Irak, le scrutin réclamé par la rue, boudé par les urnes

MÉMOIRE D'URNES Photo : EPOC - création IA

Trois drones chargés d'explosifs ont visé la résidence du Premier ministre irakien, dans la Zone verte de Bagdad, avant l'aube du 7 novembre 2021. Deux furent abattus. Le troisième frappa le bâtiment et blessa au moins six gardes, sans atteindre Moustafa al-Kazimi. L'attaque ne fut jamais revendiquée, mais les soupçons se tournèrent aussitôt vers les milices proches de Téhéran, dont les partisans manifestaient depuis des jours contre le résultat des législatives du 10 octobre.

Ce vote-là, c'est la rue qui l'avait arraché.

À partir du 1er octobre 2019, des dizaines de milliers de jeunes Irakiens avaient occupé la place Tahrir à Bagdad et les places des villes du Sud pour réclamer la fin du partage confessionnel des postes, des services publics dignes de ce nom et un État débarrassé des ingérences étrangères. La répression fit près de 560 morts, manifestants et membres des forces de sécurité confondus, selon le bilan reconnu en juillet 2020 par le gouvernement lui-même, davantage selon les militants. Le mouvement Tichrine (« octobre ») obtint malgré tout deux choses. Le Premier ministre Adel Abdel-Mahdi démissionna fin novembre 2019. En décembre, le Parlement adopta une nouvelle loi électorale qui remplaçait les listes provinciales par 83 circonscriptions où l'on votait pour des candidats. Kazimi, investi en mai 2020, promit des élections anticipées, d'abord fixées au 6 juin 2021 puis repoussées au 10 octobre.

Les électeurs ne suivirent pas. Selon les chiffres de la commission électorale, entre 41 % et 43 % des inscrits se déplacèrent, le plus bas niveau depuis la chute de Saddam Hussein en 2003. Une partie des militants de Tichrine avait appelé au boycott après l'assassinat à Kerbala, en mai 2021, de l'un des leurs, Ihab al-Wazni, en dénonçant les armes hors de contrôle et l'argent politique. D'autres tentèrent leur chance. Imtidad, né de la contestation, décrocha neuf sièges, surtout dans le Sud, et une quarantaine d'indépendants entrèrent au Parlement.

Le vrai gagnant portait un turban noir. Le mouvement de Moqtada al-Sadr, le clerc chiite qui avait levé une armée contre les Américains en 2004 avant de se poser en pourfendeur de la corruption, rafla 73 des 329 sièges, nettement devant le parti sunnite Taqaddum du président du Parlement Mohammed al-Halboussi (37) et l'État de droit de l'ancien Premier ministre Nouri al-Maliki (33). Le Fatah, vitrine électorale des factions armées pro-iraniennes, s'effondra de 48 à 17 sièges et cria à la fraude. Les recours ne déplacèrent que cinq sièges.

Sadr voulut alors gouverner sans ses rivaux chiites. Il bâtit avec le Parti démocratique du Kurdistan et une coalition sunnite une alliance baptisée « Sauver la patrie » et réclama un gouvernement de majorité, rompant avec la tradition du consensus qui distribuait les ministères à tout le monde. Le Cadre de coordination, qui rassemblait Maliki et les partis liés à l'Iran, fit bloc. En février 2022, la Cour suprême fédérale exigea un quorum des deux tiers pour élire le président de la République, ce qui suffisait à paralyser le projet. Le 12 juin, sur ordre de leur chef, les 73 députés sadristes démissionnèrent en bloc. Leurs remplaçants prêtèrent serment onze jours plus tard, et le camp adverse hérita de la majorité que les urnes lui avaient refusée.

L'été fut violent. Les partisans de Sadr investirent le Parlement fin juillet, puis, le 29 août, après l'annonce de son « retrait » de la vie politique, prirent d'assaut le palais républicain. Les combats avec les forces pro-iraniennes firent au moins trente morts en vingt-quatre heures. Sadr ordonna le repli. Le 27 octobre 2022, Mohammed Chia al-Soudani, candidat du Cadre de coordination, obtenait la confiance des députés.

Il faut le dire sans détour : l'élection de 2021 a produit l'inverse de ce que ses promoteurs de la place Tahrir espéraient, puisque le vainqueur s'est retiré et que les perdants ont gouverné.

Sadr n'y est pas revenu. Il a boycotté les législatives du 11 novembre 2025, en appelant ses fidèles à ne pas « enraciner les corrompus ». La participation officielle a pourtant grimpé à 56 %, un chiffre que des analystes relativisent en rappelant que près de neuf millions d'électeurs potentiels ne sont pas inscrits. La coalition de Soudani est arrivée en tête avec 46 sièges. Elle n'a pas suffi. Après le retrait de la candidature de Maliki sous la pression de Washington, c'est un banquier sans passé politique, Ali al-Zaidi, qui a été investi le 14 mai 2026, avec 14 ministres approuvés sur 23.

Son gouvernement avait fixé au 30 septembre la date butoir pour que les groupes armés remettent leurs armes à l'État. En marge de l'Assemblée générale des Nations unies, Zaidi a repoussé l'échéance à juin 2027, faute d'accord des Kataëb Hezbollah et de Noujaba, qui refusent de désarmer tant que des troupes étrangères resteront sur le sol irakien. Le 30 septembre reste en revanche la date annoncée par Bagdad pour le départ complet de la coalition internationale contre l'État islamique, une échéance que Sadr, à la tête de ce qu'il appelle désormais le Courant national chiite, présente comme la fin de « l'occupation ».