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MÉMOIRE D'URNES

9 octobre 2004 : Afghanistan, l'encre qui ne tenait pas

MÉMOIRE D'URNES Photo : EPOC - création IA

Le marqueur n'était pas le bon. Dans une partie des bureaux ouverts le 9 octobre 2004 pour la première élection présidentielle au suffrage universel direct de l'histoire afghane, des agents électoraux avaient utilisé de mauvais marqueurs à la place de l'encre indélébile censée signaler le doigt des votants. La trace s'effaçait. Plus de 45 % des 285 plaintes formelles enregistrées par l'organe électoral conjoint afghan et onusien porteraient sur ce seul détail.

À la mi-journée, les quinze adversaires de Hamid Karzaï réclamaient l'arrêt du scrutin.

Ils se réunirent une bonne partie de l'après-midi chez l'un d'eux, Abdul Sattar Sirat, ancien ministre du roi Zaher Chah, et exigèrent l'annulation pure et simple d'un vote que des millions d'Afghans étaient en train d'accomplir. La menace fit long feu. Dès le lundi suivant, Younous Qanouni, principal rival du président sortant, acceptait qu'une commission d'experts indépendants examine les irrégularités. Le Canadien Craig Jenness et le Suédois Staffan Darnolf y siégeaient avec un troisième membre désigné par l'Union européenne, et les urnes d'une dizaine de centres de vote furent mises de côté. Massouda Jalal, seule femme candidate, et le chef hazara Mohammad Mohaqiq se rallièrent à la procédure. Le 13 octobre, les derniers recours étaient retirés. Personne, au fond, n'avait envie de voir s'effondrer une journée que les talibans avaient promis d'ensanglanter et qui s'était achevée sans l'attaque coordonnée tant redoutée.

Le prix payé restait lourd. Pendant le processus électoral, quinze agents électoraux et cinq soldats de l'armée afghane avaient été tués, deux employés internationaux aussi. Au Nouristan, un bureau n'ouvrit jamais ses portes, à cause d'inondations cette fois.

Les chiffres officiels tombèrent le 3 novembre. Sur 8,1 millions de votants, Karzaï rassemblait 55,4 % des voix, assez pour éviter un second tour, devant Qanouni (16,3 %), Mohaqiq (11,7 %) et le général ouzbek Abdul Rachid Dostom (10 %). Jalal, pédiatre de formation, plafonnait à 1,1 %. Environ 10,5 millions de cartes d'électeur avaient été délivrées, un total gonflé par les inscriptions multiples, dont plus de quatre millions à des femmes, soit quelque 41 % des inscrits. Plus de 800 000 réfugiés avaient voté au Pakistan et en Iran, un dixième des suffrages. À Islamabad, la première Afghane à glisser son bulletin dans l'urne était une réfugiée de 19 ans.

Karzaï avait choisi ses mots le soir du vote : les Afghans, disait-il, étaient sortis de chez eux « sous la neige, la pluie et la poussière » et avaient attendu des heures pour voter. Le 7 décembre, avec ses deux vice-présidents, Ahmad Zia Massoud, frère du commandant Massoud, et Karim Khalili, il prêtait serment dans le palais présidentiel de Kaboul devant le vice-président américain Dick Cheney, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld et le ministre iranien des Affaires étrangères, Kamal Kharrazi.

Aucune présidentielle afghane ne serait plus jamais aussi propre, ce qui ne veut pas dire grand-chose.

En 2009, la commission des plaintes invalida suffisamment de bulletins pour ramener Karzaï sous la barre des 50 %, avant que son adversaire Abdullah Abdullah ne renonce au second tour. En 2014, l'audit de quelque huit millions de bulletins se termina par un accord de partage du pouvoir entre Ashraf Ghani et Abdullah, sans publication complète des résultats, et Ghani prit ses fonctions le 29 septembre lors de la première passation démocratique du pouvoir. En 2019, seuls 1,8 million de votes furent retenus pour 9,6 millions d'inscrits, au terme d'un dépouillement de près de cinq mois. Le 15 août 2021, Ghani s'enfuyait et les talibans entraient dans Kaboul.

L'Émirat islamique ne vote pas. Il légifère par décret, et la loi sur « la promotion de la vertu et la prévention du vice », publiée à l'été 2024, exige d'une femme adulte qui sort qu'elle couvre son visage et veille à ce que sa voix ne soit pas entendue. Les filles sont exclues de l'enseignement secondaire depuis mars 2022. L'UNESCO en dénombrait 2,4 millions en août dernier, 200 000 de plus en un an. Selon le HCR, quelque 5,4 millions d'Afghans sont rentrés d'Iran et du Pakistan depuis la fin de 2023, beaucoup sous la contrainte d'expulsions. La Cour pénale internationale a délivré en juillet 2025 des mandats d'arrêt contre le chef suprême Haibatullah Akhundzada et le président de la Cour suprême taliban pour persécution fondée sur le genre, ce qui n'a pas empêché la Russie de reconnaître formellement le régime quelques jours plus tôt, le 3 juillet, une première.

Karzaï, lui, n'est jamais parti. Il vit toujours à Kaboul, ne sort pas de chez lui sans en informer les talibans et plaide sans relâche pour l'éducation des filles, qu'il décrit comme une question qui n'a rien de politique. En août, interrogé par l'agence Bloomberg, l'ancien président a expliqué pourquoi il refusait d'envoyer sa propre fille étudier à l'étranger. « Si je l'emmène hors du pays, cela voudra dire que nous avons renoncé à ce droit. »