Le mercredi 2 mai 2007, à 21 heures, deux candidats qui n'avaient jamais dirigé un gouvernement ni occupé l'Élysée se sont assis face à face pour le seul débat de l'entre-deux-tours. Nicolas Sarkozy, ancien ministre de l'Intérieur, avait quitté ses fonctions à la fin mars pour se consacrer à sa campagne. Ségolène Royal, présidente de la région Poitou-Charentes, était la première femme à atteindre le second tour d'une présidentielle française. Leur affrontement était diffusé simultanément par TF1 et France 2, relayé par plusieurs radios dont RTL, France Inter et France Info, et rassembla plus de vingt millions de téléspectateurs. Les deux journalistes chargés de l'animer, Arlette Chabot pour France 2 et Patrick Poivre d'Arvor pour TF1, tenaient un rôle volontairement réduit : introduire les grands thèmes, relancer, surveiller le chronomètre. Les états-majors avaient tout négocié à la minute, temps de parole strictement égalisé, ordre des séquences fixé à l'avance, et surtout maintien de la règle héritée des éditions précédentes qui interdisait les plans de coupe, chaque candidat restant filmé de face pendant qu'il parlait. Prévu pour durer environ deux heures, le débat se prolongea jusqu'à dépasser les deux heures quarante. Cette édition rompait avec un long silence : la France n'avait plus connu de débat de second tour depuis 1995, Jacques Chirac ayant refusé d'affronter Jean-Marie Le Pen en 2002. Elle mettait aussi en scène une génération nouvelle, deux quinquagénaires nés après la guerre, là où les duels précédents avaient opposé des figures installées de la Ve République.
Le contexte électoral était celui d'une campagne à forte participation et d'un renouvellement des visages. Au premier tour, le 22 avril 2007, marqué par une affluence record aux urnes, Nicolas Sarkozy était arrivé en tête avec 31,18 % des voix, devant Ségolène Royal, créditée de 25,87 %. Le centriste François Bayrou, troisième avec 18,57 %, incarnait un réservoir de voix courtisé par les deux finalistes, tandis que Jean-Marie Le Pen reculait à 10,44 %. Les deux projets qui s'affrontaient reposaient sur des conceptions opposées de l'État et du travail. Nicolas Sarkozy défendait une présidence de l'action directe et une valorisation de l'effort individuel, résumée par le slogan « travailler plus pour gagner plus », avec la défiscalisation des heures supplémentaires, l'alignement progressif des régimes spéciaux de retraite sur la durée de cotisation de droit commun dans la continuité de la loi Fillon, et une « France de propriétaires » soutenue par un crédit d'impôt sur les intérêts d'emprunt. Ségolène Royal opposait une République de la « démocratie participative », avec la suppression du recours à l'article 49-3, l'interdiction du cumul des mandats, l'instauration de jurys citoyens et un rôle correcteur de l'État. Elle proposait de remettre à plat le dossier des retraites pour tenir compte des femmes et des métiers pénibles, de ramener les effectifs à dix-sept élèves par classe dans les zones d'éducation prioritaire, et de créer un service public de la caution pour le logement. L'école et la sécurité concentraient une part de l'opposition. Nicolas Sarkozy plaidait pour l'autonomie des établissements, l'étude surveillée le soir et une fermeté pénale accrue, avec des peines planchers pour les récidivistes et l'abaissement de la majorité pénale. Ségolène Royal répondait par la restauration d'une présence humaine dans les établissements et une réponse éducative dès le premier acte de délinquance, plaidant pour un encadrement des mineurs les plus difficiles plutôt que pour la seule sanction.
Les reproches croisés structurèrent une grande partie de l'échange. Ségolène Royal renvoyait sans cesse son adversaire à son bilan de ministre, l'accusant d'être comptable des politiques menées depuis cinq ans et de promettre aujourd'hui ce qu'il n'avait pas fait hier. Nicolas Sarkozy dénonçait l'imprécision et le coût du projet socialiste, opposant sa « culture du résultat » à ce qu'il présentait comme une addition de dépenses. L'un des accrochages porta sur l'expertise économique : citant l'institut Rexecode pour prédire un ralentissement de la croissance sous un gouvernement de gauche, Sarkozy s'attira une réplique de Royal qui disqualifia l'organisme comme émanation du Medef, avant que son adversaire ne rappelle que son dirigeant avait été nommé sous un gouvernement Jospin. Le désaccord se déploya aussi sur l'Europe, Sarkozy plaidant pour un « traité simplifié » ratifié par le Parlement afin de sortir de l'impasse du référendum de 2005, Royal exigeant un nouveau texte à vocation sociale soumis au vote des Français. Sur l'énergie, il réaffirmait le choix du nucléaire et du réacteur EPR quand elle proposait d'en suspendre le chantier pour ouvrir un débat public. Sur l'adhésion de la Turquie, il se disait catégoriquement opposé, elle favorable au maintien du processus sous conditions.
Le moment le plus commenté du débat surgit sur la scolarisation des enfants handicapés. Nicolas Sarkozy défendait l'idée d'un droit opposable garantissant une place à l'école. Ségolène Royal l'interrompit avec une vivacité inattendue, dénonçant la suppression de milliers de postes d'auxiliaires d'intégration et le décalage entre le discours et les moyens réels sur le terrain. « C'est le summum de l'immoralité politique », lança-t-elle, reprochant à son adversaire de tenir « ce discours la larme à l'œil » après avoir « détruit l'accueil des enfants handicapés ». Sarkozy choisit alors la froideur : « Pour être président de la République, il faut être calme », observa-t-il, avant de l'inviter à se calmer. La réplique fusa : « Non, je ne me calmerai pas », puis « ma colère, elle est parfaitement saine ». D'autres formules ponctuèrent la soirée, du « travailler plus pour gagner plus » martelé par le candidat de l'UMP au « je ne diminuerai pas le nombre de fonctionnaires » de la candidate socialiste, en passant par le « ne soyez pas condescendant » qu'elle lui adressa et le « vous sortez de vos gonds avec beaucoup de facilité » qu'il lui renvoya.
Sur la forme, les deux postures s'opposèrent aussi nettement que les programmes. Nicolas Sarkozy adopta une attitude posée, presque professorale, ton mesuré, gestes retenus, cherchant à incarner la stabilité et le sang-froid attendus de la fonction. Ségolène Royal misa sur une sérénité offensive qui se mua, dans la séquence sur le handicap, en indignation frontale. Les commentateurs de l'époque virent dans cette « colère » un pari risqué. Ses partisans y lurent une émotion sincère et assumée ; ses détracteurs, une perte de maîtrise qui jouait contre la crédibilité présidentielle qu'elle cherchait à établir. Le calme affiché par son adversaire, renforcé par ses « calmez-vous » répétés, fut au contraire perçu comme une démonstration de contrôle. La règle des plans fixes, qui empêchait de filmer les réactions de celui qui écoutait, accentua l'attention portée à chaque mot et à chaque intonation.
Au jugement des sondages réalisés dans les heures qui suivirent, cinq instituts donnèrent Nicolas Sarkozy vainqueur du face-à-face. La presse d'époque, des archives de l'INA aux analyses des quotidiens nationaux, retint surtout la séquence de la colère comme le tournant symbolique de la soirée, sans qu'aucun renversement de dynamique n'en résulte : le candidat de droite conservait son avance. Quatre jours plus tard, le 6 mai 2007, Nicolas Sarkozy l'emportait avec 53,06 % des voix contre 46,94 % à Ségolène Royal. Le regard rétrospectif des historiens et des journalistes nuance aujourd'hui la lecture d'un débat « gagné » ou « perdu » : le duel n'a probablement pas décidé du résultat, déjà orienté avant la rencontre, mais il a cristallisé une opposition de tempéraments et de projets qui reste étudiée dans les écoles de journalisme et de science politique. La formule des « colères saines » y est régulièrement citée, tantôt comme exemple d'authenticité, tantôt comme illustration d'un piège rhétorique. La campagne de 2007 elle-même n'en a pas fini avec l'actualité : le procès en appel de l'affaire dite du financement libyen, qui vise le financement de cette campagne victorieuse, s'est achevé au printemps 2026, et la cour d'appel de Paris doit rendre sa décision le 30 novembre 2026.