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1995, Chirac contre Jospin : le débat courtois qui ne renversa rien

FACE À FACE Photo : EPOC - Archives

Le 2 mai 1995, peu après vingt heures trente, deux hommes s'installent face à face dans le studio 101 de la Maison de la Radio, à Paris. Le tirage au sort, effectué à l'avance, a désigné Lionel Jospin pour prendre la parole le premier. Pendant deux heures et vingt-deux minutes, le candidat socialiste et Jacques Chirac vont s'expliquer devant 16,78 millions de téléspectateurs, sur TF1 et France 2, sous l'arbitrage des journalistes Alain Duhamel, pour le service public, et Guillaume Durand, pour le groupe privé. Ce sera le débat le plus long de la série des confrontations d'entre-deux-tours, et l'un des plus policés.

Le décor tranche avec la solennité rigide des éditions précédentes. Une table étroite, deux fauteuils, un fond sobre : le dispositif reste celui, éprouvé depuis 1974, du même studio 101 qui avait accueilli Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand. Les règles avaient été négociées pied à pied par les deux états-majors. Temps de parole strictement égal mesuré au chronomètre, ordre des interventions arrêté par le sort, rôle des deux animateurs volontairement réduit à celui d'aiguilleurs entre quatre grands blocs thématiques : les institutions, l'économie et l'emploi, les questions de société, l'international. Duhamel et Durand posent le cadre puis s'effacent, laissant les candidats se répondre. Cette édition présente une nouveauté de fond par rapport au duel de 1988, tendu, où Mitterrand, président sortant, toisait son propre Premier ministre. Pour la première fois depuis la création de ces débats, aucun des deux protagonistes n'est le chef de l'État en exercice. Après quatorze années de présidence Mitterrand et deux septennats qui s'achèvent, la France choisit une succession, non une reconduction, et les deux candidats se présentent en concurrents de rang comparable.

Cette situation tient d'abord au résultat du premier tour, le 23 avril 1995, qui avait surpris la classe politique. Lionel Jospin, longtemps donné distancé, était arrivé en tête avec 23,30 % des voix, devant Jacques Chirac (20,84 %) et Édouard Balladur (18,58 %), Jean-Marie Le Pen réalisant un score élevé à 15,00 %, suivi de Robert Hue (8,64 %), Arlette Laguiller (5,30 %), Philippe de Villiers (4,74 %), Dominique Voynet (3,32 %) et Jacques Cheminade (0,28 %). La droite s'était déchirée pendant des mois entre Chirac et son ancien Premier ministre Balladur, un duel fratricide au sein du RPR dont Jospin avait tiré profit. Le socialiste abordait donc le débat avec l'élan du vainqueur d'étape, Chirac avec l'avance des additions de report à droite. Leurs projets divergeaient sur presque tout. Jacques Chirac avait bâti sa campagne sur la dénonciation de la « fracture sociale », formule empruntée aux travaux du démographe Emmanuel Todd et portée par son conseiller Henri Guaino, promettant une politique de l'offre pour libérer l'investissement, un Contrat initiative emploi destiné aux chômeurs de longue durée et une baisse des charges. Lionel Jospin défendait une modernisation éthique et institutionnelle, se présentant en « président citoyen » : passage du septennat au quinquennat, limitation du cumul des mandats, réduction de la durée légale du travail à trente-sept heures sans perte de salaire à l'horizon 1997, priorité au logement locatif social.

Le débat n'échappa pas aux reproches croisés, même s'ils furent formulés sans éclats de voix. Chirac accusa la gauche d'avoir procédé à une « lessive » des hauts fonctionnaires en 1981 comme en 1988, mettant en cause la neutralité de l'État et citant le Journal officiel. Jospin retourna l'argument en soulignant que les nominations politiques s'étaient multipliées sous le gouvernement Balladur, soutenu par Chirac. Le maire de Paris fustigea l'irréalisme des trente-sept heures, dont le coût, chiffré selon lui à plusieurs dizaines de milliards de francs, reviendrait à « étrangler la poule aux œufs d'or » des entreprises. Jospin répliqua en qualifiant le Contrat initiative emploi de simple « effet de substitution » et en reprochant à son adversaire une forme de « démagogie » lorsqu'il refusait d'ouvrir le chantier du quinquennat. Sur les institutions, Chirac dénonça une « dérive monarchique » du pouvoir socialiste, citant précisément un décret d'août 1985 qui avait fait passer de trente-cinq à cent quarante-trois le nombre de dirigeants d'entreprises publiques nommés par le chef de l'État, et promit son abrogation. Il agita surtout un argument qui allait marquer la campagne : l'élection de Jospin, faute de majorité à l'Assemblée, déboucherait sur un « pouvoir paralysé » et une nouvelle cohabitation. La confrontation la plus vive porta sur la dissuasion nucléaire. Jospin refusait toute reprise des essais au nom de la non-prolifération, estimant la simulation prête ; Chirac, invoquant sa future responsabilité de chef des armées, refusait d'exclure « une petite série d'essais techniques » et jugeait « irresponsable » la position de son adversaire.

De cet échange sont restées quelques répliques. Sur le quinquennat, Jospin lança l'une des formules les plus citées de la soirée : « Il vaut mieux cinq ans avec Jospin que sept ans avec Jacques Chirac, ça serait bien long. » Sur l'économie, l'image de la « poule aux œufs d'or » qu'on « étrangle petit à petit » condensa la critique adressée aux trente-sept heures. Sur l'immigration, Jospin planta un principe, « le droit du sol, c'est le pacte républicain », quand Chirac défendait l'idée que devenir Français devait rester « un acte de volonté ». En clôture, le candidat de la droite appela au changement contre le spectre d'un « troisième septennat socialiste » et promit « la France pour tous », tandis que Jospin, citant Byron sur les destins qui « veulent changer de chevaux », se posait en garant d'un renouvellement des pratiques. Aucune de ces phrases n'eut la charge d'un coup de grâce. Rien, ce soir-là, ne ressembla au fameux « Vous avez tout à fait raison, monsieur le Premier ministre » que Mitterrand avait décoché à Chirac sept ans plus tôt.

La tenue des deux hommes explique en partie cette absence d'étincelle. Jacques Chirac, souvent nerveux dans l'exercice, adopta une posture apaisée, presque présidentielle, retenant les attaques frontales et cultivant le registre du rassemblement. Lionel Jospin, réputé austère, joua la carte de la clarté professorale et de la droiture, martelant son exigence d'« honnêteté » et refusant de hausser le ton. Les deux camps avaient convenu, en amont, d'éviter l'invective. Le résultat fut une confrontation d'idées argumentées, sans coupures de parole spectaculaires ni petites phrases assassines, que la presse du lendemain rangea vite dans une catégorie inédite. Les commentateurs parlèrent d'un « non-débat », courtois au point d'en paraître atone, et l'audience elle-même, 16,78 millions de personnes, marqua le recul par rapport aux quelque trente millions de téléspectateurs de 1988. Le civisme des candidats, salué par les uns, fut perçu par les autres comme le signe que rien ne s'était joué.

Reste la question du vainqueur. Les enquêtes réalisées à chaud ne dégagèrent pas de gagnant net : les instituts penchèrent pour un match nul, plusieurs créditant Jospin d'avoir tenu tête et déjoué le procès en inexpérience, sans que cela n'entame l'avance de Chirac. Cinq jours plus tard, le 7 mai 1995, Jacques Chirac remportait l'élection avec 52,64 % des voix contre 47,36 % à Lionel Jospin, et entrait à l'Élysée. Le débat n'avait renversé aucune dynamique. C'est précisément ce constat que la lecture rétrospective a retenu : historiens et journalistes voient dans la confrontation de 1995 le premier de ces rendez-vous qui n'influent plus sur le vote, exercice obligé vidé de sa dramaturgie, à mille lieues des affrontements fondateurs de 1974 et 1981. Le regard porté sur les deux hommes a, lui, beaucoup changé. Lionel Jospin, battu ce soir-là mais Premier ministre deux ans plus tard, est mort à Paris le 22 mars 2026, à quatre-vingt-huit ans, et les hommages rendus au printemps ont réévalué la stature de celui que la soirée du 2 mai 1995 avait pourtant révélé au grand public comme un présidentiable crédible. Jacques Chirac, disparu en 2019, en est ressorti élu, mais avec un capital de confiance dont la dissolution de 1997 montrera la fragilité.