Le 5 mai 1981, peu avant 21 heures, deux hommes prennent place dans un studio parisien, séparés par une table étroite et par sept années de rancune. Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand se retrouvent là où ils s'étaient quittés en 1974, quand le premier avait arraché l'Élysée au second pour quelques dizaines de milliers de voix. Le face-à-face est retransmis en direct par les chaînes de télévision et les stations de radio, à cinq jours du second tour. Deux journalistes l'animent, Michèle Cotta, de RTL, et Jean Boissonnat, de l'hebdomadaire L'Expansion et d'Europe 1. Leur rôle est volontairement restreint : distribuer la parole, relancer, veiller au chronomètre, sans jamais interroger les candidats comme le feraient des enquêteurs. Le débat dure environ deux heures vingt et se déploie en trois séquences convenues à l'avance : la politique intérieure, l'économie et la vie quotidienne, la politique internationale. La véritable nouveauté tient au cadre négocié. Échaudé par sa défaite de 1974, Mitterrand a confié à ses conseillers Serge Moati et Robert Badinter la rédaction d'un cahier des charges présenté comme volontairement inacceptable, une vingtaine de conditions destinées à faire capoter la rencontre ou à la border complètement. À la surprise du camp socialiste, le camp adverse les accepte presque toutes. Parmi elles figure l'interdiction des plans de coupe, ces images du visage de l'adversaire pendant qu'il écoute, dont Giscard avait tiré parti sept ans plus tôt. Un tirage au sort attribue à Giscard la première prise de parole et laisse à Mitterrand le dernier mot. Ces règles, improvisées pour un duel de circonstance, deviendront la matrice de tous les débats présidentiels suivants.
Le contexte de l'affrontement est celui d'un pouvoir usé. Le septennat de Giscard, engagé en 1974 sur la promesse d'une société libérale avancée, s'est heurté aux deux chocs pétroliers, à la montée du chômage, à une inflation à deux chiffres et à l'affaire des diamants offerts par le dictateur centrafricain Jean-Bedel Bokassa. À droite, la rivalité avec Jacques Chirac, chef du RPR, a fracturé la majorité. Au premier tour, le 26 avril 1981, Giscard arrive en tête avec 28,32 % des voix, devant Mitterrand, crédité de 25,85 %. Suivent Chirac, à 18 %, et le communiste Georges Marchais, à 15,35 %. L'écart entre les deux finalistes est mince, et les reports de voix décideront de tout. Giscard défend un bilan qu'il attribue en partie à la conjoncture mondiale, met en avant son expérience de gestionnaire, son programme électronucléaire et son ancrage européen, et se pose en garant de la stabilité dans un monde instable. Mitterrand, candidat unique de la gauche après la rupture de l'union avec les communistes en 1977, porte les 110 propositions du Parti socialiste : nationalisations d'un ensemble de banques et de groupes industriels, retraite à 60 ans, réduction du temps de travail vers les 39 puis les 35 heures, hausse du SMIC, décentralisation, création d'emplois publics et abolition de la peine de mort.
Les reproches fusent dès la première séquence. Mitterrand attaque le bilan, enferme le président sortant dans la responsabilité du chômage et de l'inflation, et conteste la légitimité d'un chef de l'État qui prétend incarner la continuité. Il annonce que, élu, il dissoudra immédiatement l'Assemblée nationale pour se donner une majorité, contestant l'idée qu'un président puisse gouverner sans assise parlementaire propre. Giscard, lui, agite le coût des réformes socialistes et le risque inflationniste d'une forte hausse du SMIC, qu'il juge ruineuse pour les petites entreprises et destructrice d'emplois. Il dénonce le flou entretenu sur la place des communistes dans un futur gouvernement et présente les nationalisations comme une étatisation dangereuse. La discussion se transforme un temps en querelle de pourcentages, chacun retournant contre l'autre le verdict du premier tour : Mitterrand rappelle que le président a été désavoué par la majorité des électeurs, Giscard réplique que son adversaire l'a été plus encore.
Deux séquences ont fixé la mémoire de ce débat. La première tient en une formule. Comme Giscard reprend le qualificatif employé en 1974, celui d'« homme du passé », Mitterrand renverse l'attaque : « Vous avez tendance à reprendre le refrain d'il y a sept ans, l'homme du passé. C'est quand même ennuyeux que dans l'intervalle, vous soyez devenu l'homme du passif. » Le jeu de mots condense tout l'argumentaire de l'opposant, qui transforme l'expérience revendiquée par le sortant en addition de déficits. La seconde séquence naît d'une tentative de Giscard de reprendre l'ascendant. Le président interroge son rival sur le cours du mark allemand, comme pour le prendre en défaut de compétence économique. Mitterrand refuse le piège et le terrain : « D'abord, je n'aime pas beaucoup ces manières. Je ne suis pas votre élève, et vous n'êtes pas le président de la République ici, vous êtes simplement mon contradicteur. » La réplique efface, à elle seule, l'humiliation de 1974, année où Giscard avait cloué son adversaire d'un « vous n'avez pas le monopole du cœur ». Le rapport de force scénique s'est inversé.
La posture des deux hommes traduit ce basculement. Giscard s'installe dans le registre du professeur, aligne les chiffres, cultive une courtoisie un peu surplombante et cherche à restaurer la majesté présidentielle qui l'avait servi. Mais l'interdiction des plans de coupe le prive de l'arme qui avait fait mouche sept ans plus tôt, quand la caméra saisissait les silences de son adversaire. Mitterrand, cette fois, ne se laisse pas dominer. Il adopte un ton calme, une ironie mesurée, une immobilité que les commentateurs qualifieront de présidentielle, presque gaullienne. Préparé avec soin, économe de ses effets, il occupe le rôle de celui qui attend son heure plutôt que de celui qui la sollicite. Là où le candidat de 1974 paraissait sur la défensive, celui de 1981 renvoie l'image d'un homme d'État en réserve de la République. Cette maîtrise du corps et du tempo, autant que les mots, marque les téléspectateurs, qui furent des dizaines de millions à suivre l'échange.
Qui l'a emporté ? Au soir du 5 mai, aucun coup fatal n'a été porté, et les commentateurs de la presse d'époque parlent surtout d'un match sans vainqueur net. Ce constat suffit pourtant à Mitterrand : il lui fallait effacer 1974 et démontrer sa stature, non terrasser le président. En neutralisant Giscard sur son propre terrain, celui de l'économie et de la tenue, il a validé sa dynamique de second tour. Cinq jours plus tard, le 10 mai 1981, il l'emporte avec 51,76 % des suffrages, contre 48,24 %, et la gauche accède pour la première fois à la présidence sous la Ve République. Le regard rétrospectif, nourri par les archives de l'INA, les analyses universitaires et les nombreuses rediffusions, a durci le jugement en faveur de Mitterrand : la formule de « l'homme du passif » est devenue l'emblème d'un débat où le challenger prit l'ascendant psychologique. Historiens et journalistes s'accordent aujourd'hui pour nuancer l'idée d'un renversement opéré par le seul débat, qui confirma une tendance plus qu'il ne la créa, tout en reconnaissant la portée durable de ses règles du jeu. Les vingt-deux conditions imposées par le camp Mitterrand, l'interdiction des plans de coupe en tête, structurent encore la négociation de chaque duel présidentiel. Valéry Giscard d'Estaing, mort en décembre 2020, aura vu cette soirée devenir l'un des documents politiques les plus consultés du patrimoine audiovisuel français.