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MOTS DE CAMPAGNE

Présidentielle 1974 - Guy Héraud : le fédéralisme intégral, de l'Europe fédérale à l'autonomie des régions

MOTS DE CAMPAGNE Photo : EPOC - Archives

Il détient un record dont nul ne voudrait : le plus faible score jamais obtenu par un candidat à une élection présidentielle sous la Ve République. Guy Héraud, professeur de droit public et théoricien du fédéralisme, recueillit en 1974 à peine plus de dix-neuf mille voix. Sa candidature n'avait pas de slogan destiné à frapper les foules ; elle portait des thèmes exigeants et cohérents, ceux d'une doctrine à laquelle il avait consacré sa vie : le fédéralisme intégral, unissant le projet d'une Europe fédérale à l'autonomie des régions et des peuples.

Il faut le dire clairement : Guy Héraud ne fit pas campagne autour d'une formule publicitaire. Sa démarche, tout intellectuelle, portait des thèmes précis, issus de son œuvre de juriste et de penseur. Au cœur de son propos figurait le fédéralisme intégral : non seulement la construction d'une Europe fédérale dépassant les États-nations, mais aussi, en deçà, la reconnaissance des régions, des peuples et des minorités, dotés d'une véritable autonomie. À cette architecture il associait un socialisme autogestionnaire et une pensée de l'« ethnisme », défense des identités régionales et linguistiques menacées par les centralismes. Cette matière doctrinale, dense et originale, tenait lieu de programme et de message.

Le sens de cette candidature tient dans une vision globale de l'organisation politique. Pour Héraud, l'État-nation centralisé était doublement inadapté : trop grand pour gérer les réalités locales, trop petit pour relever les défis continentaux. Le fédéralisme intégral répondait à cette double impasse en distribuant le pouvoir à tous les niveaux pertinents — la région et le peuple en bas, l'Europe fédérale en haut, selon le principe de subsidiarité. Auteur d'ouvrages sur l'Europe des ethnies et les langues d'Europe, cofondateur d'institutions d'études fédéralistes, il défendait le droit à l'autodétermination des communautés et la préservation des identités face à l'uniformisation. Le message adressé aux électeurs était celui d'une refondation complète de l'organisation politique, de la commune au continent. Le choix de porter des thèmes doctrinaux plutôt qu'un slogan correspondait à la nature de sa candidature, celle d'un universitaire venu exposer une pensée, non conquérir le pouvoir.

La genèse de la candidature s'inscrit dans un militantisme fédéraliste actif mais fragmenté. Guy Héraud avait fondé un parti fédéraliste européen et animé, avec d'autres penseurs, la réflexion sur le fédéralisme intégral et l'autonomie des peuples. L'élection provoquée par la mort de Georges Pompidou lui offrit une tribune. Fait révélateur de la dispersion de ce courant, le fédéralisme se présenta divisé : Héraud d'un côté, Jean-Claude Sebag de l'autre, portant deux candidatures voisines et concurrentes. Cette rivalité, au sein d'une famille de pensée déjà confidentielle, condamnait par avance toute audience significative. La campagne d'Héraud, aux moyens infimes, reposait sur la seule force de ses idées ; l'imagerie et la mise en scène n'y avaient aucune place.

L'épreuve de la campagne fut celle de l'effacement le plus total. Dans un scrutin dominé par le duel serré entre Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand, la voix d'un théoricien du fédéralisme intégral ne pouvait espérer qu'une écoute infinitésimale. Héraud recueillit le score le plus faible de tous, moins d'un dixième de pour cent des suffrages, dernier des douze candidats, derrière son concurrent fédéraliste lui-même. Ce résultat, resté comme le plus bas de l'histoire présidentielle de la Ve République, disait l'abîme entre la richesse de la pensée et sa réception électorale. La candidature ne subit aucun détournement ; elle passa dans une quasi-invisibilité, curiosité d'un scrutin qui se jouait sur d'autres terrains. Le témoignage doctrinal avait été porté, mais sans le moindre écho.

La postérité de cette candidature tient à la fécondité paradoxale de ses idées. Ce que Guy Héraud défendait en 1974, marginal et raillé, allait connaître des développements considérables. L'Europe fédérale progresserait, avec l'élection au suffrage universel du Parlement européen dès 1979 et l'approfondissement de l'intégration. L'autonomie des régions et la reconnaissance des identités et des langues minoritaires deviendraient, elles aussi, des questions majeures, portées par les mouvements régionalistes et par les politiques de décentralisation. Sa pensée de l'« ethnisme » et du fédéralisme intégral irriguerait durablement la réflexion sur l'organisation territoriale du pouvoir en Europe. Le penseur au score dérisoire aura ainsi exercé une influence intellectuelle sans commune mesure avec son résultat électoral. Il n'avait pas de slogan ; il avait une doctrine complète, en avance sur son temps, dont l'Histoire validerait plusieurs intuitions. Le plus petit des candidats fut aussi l'un des plus visionnaires.

Au soir du premier tour, le 5 mai 1974, Guy Héraud recueille 0,08 % des suffrages, le plus faible score jamais enregistré à une présidentielle sous la Ve République. Éliminé sans surprise, il assiste au second tour qui, le 19 mai, voit Valéry Giscard d'Estaing l'emporter de justesse sur François Mitterrand. Le fédéralisme intégral n'avait convaincu presque personne dans les urnes ; ses idées, elles, avaient de longues décennies d'avenir devant elles.