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MOTS DE CAMPAGNE

Présidentielle 1995 - Jacques Cheminade : la rupture avec le système financier international et la spéculation

MOTS DE CAMPAGNE Photo : EPOC - Archives

Il fit son entrée dans la vie électorale française en 1995 par la plus petite des portes, celle du dernier candidat au soir du premier tour, et par la plus bruyante des polémiques, celle qui entoura le financement de sa campagne. Jacques Cheminade, ancien haut fonctionnaire devenu militant d'un mouvement inclassable, se présentait pour la première fois à l'élection présidentielle. Sa candidature n'avait pas de slogan taillé pour l'opinion ; elle reposait sur des thèmes, martelés avec une constance qui deviendrait sa marque : la rupture avec le système financier international et la spéculation, au profit de l'économie réelle et des grands projets.

Il faut le dire nettement : Jacques Cheminade ne fit pas campagne autour d'une formule publicitaire. Sa démarche portait des thèmes obsessionnels, qu'il déclinerait à chacune de ses candidatures ultérieures. Au cœur de son propos figurait la dénonciation du système financier international, de la spéculation, de la domination des marchés sur les États et les peuples. À cette critique il opposait une vision volontariste : mettre la finance au service de l'économie productive, financer de grands travaux d'infrastructure, développer la science, l'industrie et la recherche, et, marque singulière du personnage, promouvoir l'exploration et la conquête spatiales comme moteurs du progrès humain. Cette matière tenait lieu de programme et de message.

Le sens de cette candidature tient dans une vision du monde aussi cohérente qu'atypique. Cheminade, inspiré par les théories d'un mouvement international controversé, considérait que le pouvoir de la finance spéculative était la cause première des maux économiques et sociaux, et qu'il fallait le briser pour libérer les forces créatrices de l'économie réelle. Le message adressé aux électeurs mêlait l'anti-financiarisme, l'éloge du progrès scientifique et technique, et une forme de foi dans les grands projets d'avenir capables de tirer l'humanité vers le haut. Le choix de porter des thèmes plutôt qu'un slogan correspondait à la nature de sa démarche, celle d'un candidat de conviction, porteur d'une doctrine dense et singulière, plus soucieux d'exposer sa vision que de séduire par une formule.

La genèse de la candidature de 1995 s'accompagna d'une controverse retentissante qui éclipsa largement son message. Le financement de sa campagne fit l'objet d'une intense polémique et de procédures qui marquèrent durablement l'image du candidat, contribuant à le classer parmi les figures les plus contestées du scrutin. Cet épisode, plus que ses idées, retint l'attention des médias et du public. La campagne elle-même, aux moyens et à l'audience confidentiels, peinait à faire entendre son propos anti-financier et ses projets grandioses. L'imagerie et la mise en scène comptaient peu ; l'essentiel, pour Cheminade, résidait dans l'exposition de sa doctrine, quand bien même elle demeurait largement inaudible dans le fracas de la controverse.

L'épreuve de la campagne fut celle d'un échec cinglant. Jacques Cheminade recueillit le plus faible score des neuf candidats, à peine plus d'un quart de pour cent des voix. Le décalage entre l'ambition de sa vision — refonder l'économie mondiale, conquérir l'espace — et la modestie extrême de son résultat résuma toute la singularité de sa démarche. Les thèmes anti-spéculation et pro-grands travaux, si substantiels fussent-ils, ne pouvaient rivaliser avec les grands enjeux d'une campagne dominée par le duel entre Jacques Chirac, Lionel Jospin et Édouard Balladur, et par la question de la « fracture sociale ». La candidature ne subit pas tant de détournement qu'elle ne fut regardée comme une curiosité, entre l'homme des théories financières hétérodoxes et le rêveur de projets spatiaux. La controverse sur le financement acheva de la marginaliser.

La postérité de cette candidature tient à sa constance et à son étrange écho ultérieur. Jacques Cheminade réapparaîtrait, à la surprise générale, en 2012, puis en 2017, reprenant chaque fois les mêmes thèmes — la rupture avec la finance spéculative, les grands travaux, la conquête spatiale —, devenant l'une des figures les plus inclassables et les plus moquées de la vie politique française. Sa dénonciation du système financier international connaîtrait, après la crise de 2008, une résonance inattendue, quand la défiance envers les marchés irriguerait tout le spectre politique. Le thème qu'il portait dès 1995, alors marginal et raillé, se retrouverait ainsi, sous des formes plus mesurées, au centre du débat public. Il n'avait pas de slogan ; il avait une obsession — la finance à abattre — et une fidélité à ses idées qui traverserait plus de vingt ans de scrutins. La rupture qu'il appelait de ses vœux n'eut pas lieu ; le procès de la spéculation qu'il instruisait, lui, gagnerait bien du terrain.

Au soir du premier tour, le 23 avril 1995, Jacques Cheminade recueille 0,28 % des suffrages, dernier des neuf candidats. Éliminé sans le moindre suspense, il assiste au second tour qui, le 7 mai, voit Jacques Chirac l'emporter sur Lionel Jospin. Le système financier international se portait toujours aussi bien ; le candidat qui voulait le briser venait, lui, d'entamer une longue et singulière carrière de témoignage.