En 1995, la France compte plus de trois millions de chômeurs, les plans sociaux se succèdent, et la « fracture sociale » s'invite jusque dans le discours des favoris. C'est dans ce climat qu'Arlette Laguiller mène sa quatrième campagne présidentielle, et qu'elle réalise le meilleur score de toute sa carrière. Sa candidature, fidèle à la ligne de Lutte ouvrière, se déploie non pas autour d'un slogan taillé pour la publicité, mais autour de thèmes brûlants d'actualité : l'urgence sociale, le combat contre le chômage et les licenciements, l'exigence d'interdire les suppressions d'emplois dans les entreprises qui font des profits.
Il faut le souligner : en 1995, Arlette Laguiller ne fait pas campagne derrière une formule-choc, mais autour de revendications précises et martelées. Ses thèmes sont ceux de l'urgence sociale : l'interdiction des licenciements dans les entreprises qui versent des dividendes, la répartition du travail entre tous, l'augmentation des salaires et des minima sociaux, la défense inconditionnelle des chômeurs et des précaires. C'est cette matière revendicative, ancrée dans la détresse sociale du moment, qui tenait lieu de programme et de message, plus qu'un mot d'ordre destiné aux mémoires.
Le sens de cette candidature tient dans la rencontre entre une doctrine et une conjoncture. Lutte ouvrière portait de longue date une critique de classe intransigeante ; en 1995, cette critique trouvait un écho particulier dans un pays rongé par le chômage de masse et les délocalisations. Arlette Laguiller dénonçait le scandale des entreprises qui licenciaient tout en engrangeant des bénéfices, l'impuissance ou la complicité des gouvernants, l'injustice d'un système qui faisait payer la crise aux travailleurs. Le message adressé aux électeurs mêlait l'indignation morale et la revendication concrète : il fallait, disait-elle, faire passer les intérêts des travailleurs avant ceux des actionnaires, par des mesures d'autorité. Le choix de porter des thèmes sociaux d'urgence, plutôt qu'un slogan, correspondait à ce moment où la question sociale dominait tout.
La genèse de la candidature s'inscrit dans une campagne où, fait notable, le social occupait le devant de la scène. Jacques Chirac lui-même avait fait de la « fracture sociale » le thème central de sa reconquête, signe que la détresse des Français ne pouvait plus être ignorée. Dans ce contexte, la parole d'Arlette Laguiller, jusque-là marginale, gagnait en résonance : elle apparaissait comme la voix authentique et constante d'une souffrance sociale que les grands candidats découvraient soudain. Sa campagne, aux moyens toujours modestes, bénéficiait de sa longue notoriété et de la sincérité reconnue de son engagement. L'imagerie restait sobre ; l'essentiel se jouait dans la force de ses interventions, toujours introduites par le fameux « Travailleuses, travailleurs ».
L'épreuve de la campagne fut, cette fois, un vrai succès. Arlette Laguiller franchit la barre des cinq pour cent, un résultat sans précédent pour elle et pour l'extrême gauche trotskiste, la hissant au rang de force qui compte. Ses thèmes d'urgence sociale avaient touché juste, capté une part du désarroi et de la colère d'un électorat populaire déçu par la gauche de gouvernement. La candidature ne subit aucun détournement moqueur ; au contraire, ce score inattendu força la considération et confirma le capital de sympathie dont jouissait la candidate. La question sociale, en 1995, avait donné à sa parole constante une audience élargie, démontrant qu'en temps de crise, l'intransigeance de classe pouvait rencontrer un écho bien au-delà du noyau militant.
La postérité de cette candidature tient à ce qu'elle annonçait. Le score de 1995 préfigurait la poussée de l'extrême gauche au tournant des années 2000, qui culminerait en 2002 lorsque les candidatures trotskistes, additionnées, dépasseraient les dix pour cent, et qu'Arlette Laguiller elle-même réaliserait un nouveau record. Les thèmes qu'elle portait — l'interdiction des licenciements boursiers, la défense des emplois contre la logique financière — allaient irriguer durablement le discours de la gauche de rupture, repris et reformulés par les mouvements altermondialistes puis par la gauche radicale des décennies suivantes. Sa campagne de 1995 reste comme le moment où l'urgence sociale, portée avec constance depuis vingt ans, rencontra enfin une large audience. Elle n'avait pas de slogan ; elle avait des revendications que la crise rendait, soudain, audibles par des millions de Français.
Au soir du premier tour, le 23 avril 1995, Arlette Laguiller recueille 5,30 % des suffrages, le meilleur résultat de sa carrière. Éliminée, elle assiste au second tour qui, le 7 mai, voit Jacques Chirac l'emporter sur Lionel Jospin. L'urgence sociale n'avait pas été résolue ; la voix qui la portait, elle, n'avait jamais été aussi entendue.