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MOTS DE CAMPAGNE

Présidentielle 1965 - Marcel Barbu : la dignité des humbles et des oubliés

MOTS DE CAMPAGNE Photo : EPOC - Archives

Il fut l'inclassable, l'imprévu, l'homme sans parti ni programme classique qui surgit dans la première élection présidentielle au suffrage universel direct. Marcel Barbu, artisan devenu chef d'entreprise, ancien résistant, se présenta en 1965 non pour défendre une doctrine, mais pour porter la voix de ceux que personne n'écoutait. Sa candidature n'avait pas de slogan taillé pour la propagande : elle reposait sur des thèmes, ceux de la dignité des humbles et des oubliés, au point qu'on le surnomma le « candidat des chiens battus ».

Il faut le dire clairement : Marcel Barbu ne fit pas campagne autour d'une formule publicitaire ni d'un programme structuré. Ce qui définit sa démarche, ce sont des thèmes, portés avec une sincérité déroutante : la défense des gens ordinaires, des exclus, des sans-voix, de tous ceux que la société et la politique laissent au bord du chemin. Sa candidature se voulait le porte-parole des humbles, des petites gens, des « oubliés » de la République. L'expression de « candidat des chiens battus », qui lui resta, disait cette vocation à parler pour les malmenés de la vie, ceux dont nul ne se souciait.

Le sens de cette candidature tient dans une forme d'irruption du peuple réel dans le rituel présidentiel. Marcel Barbu n'était pas un professionnel de la politique ; c'était un homme du concret, marqué par son expérience d'entrepreneur social — il avait fondé, avant-guerre, une communauté de travail cherchant à concilier production et dignité ouvrière — et par son passé de résistant déporté. Sa démarche mêlait la révolte contre l'indifférence, l'exigence de fraternité et une méfiance à l'égard des appareils. Le message adressé aux électeurs était celui d'une politique qui reviendrait aux êtres humains, aux souffrances concrètes, plutôt qu'aux jeux des partis. Ses interventions à la radio et à la télévision, où il utilisa le temps d'antenne d'une manière inhabituelle et déconcertante pour donner la parole à des gens ordinaires, marquèrent les esprits par leur étrangeté et leur authenticité. Le choix de porter des thèmes de dignité plutôt qu'un slogan traduisait cette sincérité brute, à mille lieues de la communication politique.

La genèse de la candidature s'inscrit dans le contexte inédit de 1965. Pour la première fois, les Français allaient élire directement leur président, et le système de parrainages, alors plus souple, permit l'émergence de candidatures atypiques. Marcel Barbu, sans parti, réunit les soutiens nécessaires et accéda à cette tribune nationale extraordinaire. Sa présence, aux côtés du général de Gaulle, de François Mitterrand, de Jean Lecanuet, de Jean-Louis Tixier-Vignancour et de Pierre Marcilhacy, détonnait. Il n'avait ni l'appareil, ni les moyens, ni le langage des autres ; il apportait une parole singulière, celle d'un homme du peuple venu plaider la cause des oubliés. L'imagerie et la mise en scène classiques lui étaient étrangères ; sa campagne fut celle d'un franc-tireur au verbe simple et direct.

L'épreuve de la campagne fut celle d'une curiosité vite retombée. Dans un scrutin dominé par le duel entre de Gaulle et Mitterrand et par la percée du centriste Lecanuet, la candidature de Barbu ne pouvait espérer qu'un écho marginal. Il recueillit un peu plus d'un pour cent des voix, se classant dernier des six candidats. Le « candidat des chiens battus » ne bouleversa pas le scrutin, mais il y laissa une trace mémorable : celle d'un homme qui avait utilisé la solennité présidentielle pour dire l'existence des sans-voix. La candidature suscita un mélange d'étonnement, de moqueries et de sympathie. Barbu incarnait quelque chose d'inclassable, à la lisière du témoignage social et de l'happening politique, dans une France qui découvrait le nouveau spectacle de l'élection présidentielle télévisée.

La postérité de cette candidature tient à sa singularité fondatrice. Marcel Barbu reste dans la mémoire électorale comme l'archétype du candidat inclassable, l'homme du peuple sans étiquette venu porter la cause des humbles — préfiguration lointaine de toutes les candidatures « anti-système » ou de témoignage social qui jalonneraient l'histoire de la Ve République. L'idée que la parole des oubliés puisse s'inviter dans l'arène présidentielle, contre les appareils et les professionnels de la politique, connaîtrait une longue postérité, jusqu'aux révoltes des « invisibles » des décennies suivantes. Barbu ne fonda pas de courant, ne laissa pas de parti ; il laissa l'image, émouvante et déconcertante, d'un homme qui avait cru pouvoir mettre la souffrance ordinaire au cœur de l'élection suprême. Il n'avait pas de slogan ; il avait la cause des chiens battus, et une sincérité que le temps n'a pas effacée.

Au soir du premier tour, le 5 décembre 1965, Marcel Barbu recueille 1,15 % des suffrages, dernier des six candidats. Éliminé, il assiste au second tour qui, le 19 décembre, oppose le général de Gaulle à François Mitterrand et voit la réélection du premier. La cause des oubliés n'avait pas trouvé de majorité ; elle avait, une fois, trouvé une voix improbable pour la porter jusqu'aux portes de l'Élysée.