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MOTS DE CAMPAGNE

Présidentielle 1969 - Gaston Defferre : le renouveau d'une gauche moderne et réformiste

MOTS DE CAMPAGNE Photo : EPOC - Archives

Au printemps 1969, après le départ du général de Gaulle, la gauche non communiste croit tenir l'occasion de se réinventer. Gaston Defferre, maire de Marseille et figure de la SFIO, se lance dans la course présidentielle avec une ambition claire : incarner le renouveau d'une gauche moderne, réformiste, sociale-démocrate, capable de gouverner sans les communistes. Sa candidature ne s'appuie pas sur un slogan frappant mais sur des thèmes, ceux d'une modernisation de la gauche et d'un attelage inédit avec Pierre Mendès France, appelé à devenir son Premier ministre.

Il faut le préciser d'emblée : Gaston Defferre, en 1969, ne mène pas campagne autour d'une formule-choc destinée aux mémoires. Ce qui structure sa candidature, ce sont des thèmes politiques : le refus de l'alliance avec le Parti communiste, la volonté de bâtir une gauche réformiste et moderne à l'image de la social-démocratie européenne, et le pari d'un « ticket » présidentiel associant sa candidature à la stature de Pierre Mendès France. C'est cette offre — une gauche de gouvernement rénovée, débarrassée de la tutelle communiste — qui tenait lieu de message, bien plus qu'un mot d'ordre publicitaire.

Le sens de cette candidature tient dans un pari stratégique. Defferre était convaincu que l'avenir de la gauche passait par une rupture avec le Parti communiste et par la constitution d'un grand parti social-démocrate, réformiste et pro-européen, capable d'attirer les classes moyennes et de conquérir le pouvoir par le centre-gauche. L'association avec Mendès France, homme d'État respecté, incarnation de la rigueur et de la modernité politique, devait crédibiliser cette ambition et donner à l'attelage une dimension gouvernementale. Le message adressé aux électeurs était celui d'une gauche responsable, moderne, ouverte, opposée à la fois au conservatisme gaulliste et à l'archaïsme qu'il prêtait au communisme. Le choix de porter des thèmes et un projet de rassemblement, plutôt qu'un slogan, correspondait à cette démarche de refondation politique.

La genèse de la candidature s'inscrit dans le vide laissé par la démission de De Gaulle après l'échec de son référendum. La gauche, divisée et affaiblie depuis 1968, cherchait une voie. Defferre, soutenu par une partie de la SFIO finissante, tenta d'imposer sa ligne social-démocrate et son alliance avec Mendès France. Mais l'entreprise se heurta d'emblée à de lourdes difficultés : le Parti communiste présentait son propre candidat, Jacques Duclos, qui mobilisait puissamment l'électorat ouvrier ; et l'idée même d'une gauche sans les communistes divisait profondément. La campagne, faute d'union, prit des allures de démonstration à contre-courant. L'imagerie et la mise en scène comptaient peu ; l'essentiel se jouait dans ce pari de recomposition.

L'épreuve de la campagne fut celle d'un désastre retentissant. Le 1er juin 1969, Gaston Defferre s'effondra à un peu plus de cinq pour cent des voix, très loin derrière le communiste Jacques Duclos, qui frôlait les vingt-deux pour cent. L'humiliation était totale : la gauche réformiste, celle qui prétendait incarner la modernité et l'avenir, se retrouvait laminée, distancée par le vieux Parti communiste qu'elle voulait dépasser. Le « ticket » Defferre-Mendès France, censé être un atout maître, n'avait pas convaincu. Cette débâcle démontra crûment l'impossibilité, en 1969, de bâtir une gauche de gouvernement en ignorant le poids électoral du communisme. La candidature ne subit pas de détournement ; elle sombra dans l'échec le plus net, symbole de l'égarement d'une gauche non communiste incapable de trouver sa voie.

La postérité de cette candidature est paradoxalement immense, car son échec fut fondateur. La déroute de 1969 démontra qu'aucune gauche ne pourrait gouverner sans construire un rapport organisé avec le Parti communiste, ni sans un parti socialiste rénové et puissant. C'est de ce constat que naîtrait, deux ans plus tard, au congrès d'Épinay en 1971, le nouveau Parti socialiste, dont François Mitterrand prendrait la tête pour bâtir précisément la stratégie inverse de Defferre : l'union de la gauche, communistes compris. L'échec du réformiste ouvrit ainsi la voie au triomphe futur de l'unioniste. Les thèmes défendus par Defferre — modernité, social-démocratie, ouverture au centre — resurgiraient bien plus tard, quand le PS, une fois au pouvoir, se convertirait au réformisme de gestion. Sa campagne de 1969 reste comme la démonstration par l'absurde qui rendit possible la refondation socialiste. Il n'avait pas de slogan ; il avait une intuition juste au mauvais moment, et un échec dont d'autres surent tirer la victoire.

Au soir du premier tour, le 1er juin 1969, Gaston Defferre recueille 5,01 % des suffrages, résultat catastrophique pour la gauche réformiste. Éliminé, il assiste à un second tour dont la gauche est totalement absente, remporté le 15 juin par Georges Pompidou face au centriste Alain Poher. Le renouveau qu'il appelait de ses vœux n'avait pas eu lieu ; il en avait, par son échec même, préparé les conditions.