En 2012, une année où même le futur président déclare que son « véritable adversaire, c'est le monde de la finance », Jacques Cheminade pousse l'anti-financiarisme jusqu'à sa limite utopique. Son slogan ne se contente pas de dénoncer la finance : il la nomme et propose de la faire disparaître. « Un monde sans la City ni Wall Street ». Le candidat de Solidarité et Progrès désigne les deux capitales mondiales de l'argent et rêve, tout simplement, d'un monde qui s'en passerait.
Le sens du slogan tient dans cette nomination frontale. La City de Londres et Wall Street de New York ne sont pas des abstractions : ce sont, pour Cheminade, les cœurs battants d'une oligarchie financière qui domine et étouffe le monde. « Un monde sans » les désigne comme l'obstacle à abattre, la puissance à supprimer pour libérer l'économie réelle. Le message adressé aux électeurs prolonge son combat de toujours : en finir avec la spéculation, séparer les banques, rétablir un crédit productif au service des grands travaux, de l'industrie, de la science — et, marque de fabrique du candidat, de la conquête spatiale. Le choix stratégique est celui de la radicalité maximale : là où, en 2012, l'anti-finance était devenue un thème partagé jusqu'au Parti socialiste, Cheminade en propose la version la plus extrême et la plus littérale, un monde purement et simplement débarrassé de ses places financières. Sa candidature de témoignage vise moins à convaincre qu'à porter, jusqu'à la caricature, un sentiment de l'époque.
La genèse de la formule s'inscrit dans la continuité obstinée d'un homme et d'un mouvement. Déjà candidat en 1995, Cheminade fait son retour en 2012 sous les couleurs de Solidarité et Progrès, à la surprise générale — nombre de commentateurs s'étonnèrent qu'il eût réuni les cinq cents parrainages nécessaires. Le slogan « Un monde sans la City ni Wall Street » reprend, en la nommant, l'obsession anti-financière qu'il déclinera encore en 2017 sous la forme de la « libération de l'occupation financière ». Mais c'est un autre aspect de sa campagne qui retint l'attention des médias : ses propositions spectaculaires de conquête spatiale, de colonisation de Mars, de grands chantiers pharaoniques, qui firent de lui la curiosité folklorique du scrutin. L'affiche et la campagne, aux moyens dérisoires, servaient surtout à porter cette vision hors norme.
L'épreuve de la campagne fut celle de la marginalité railleuse. Cheminade recueillit le plus faible score des dix candidats, un quart de pour cent des voix. Les médias le traitèrent en objet de curiosité, entre l'homme des théories du complot financier et le rêveur de voyages martiens. Son slogan « Un monde sans la City ni Wall Street » fut moqué comme une utopie naïve, alors même que, paradoxe de l'année 2012, la dénonciation de la finance était sur toutes les lèvres : Cheminade n'était, en somme, que la version poussée à l'absurde d'une colère largement partagée. Le décalage entre la banalité du sentiment et l'extravagance de sa formulation résume toute sa singularité. La candidature ne bouleversa rien ; elle offrit, une fois de plus, une tribune minuscule à une vision du monde que le débat ordinaire n'accueillait pas.
La postérité de la formule est mince, mais elle éclaire un moment. « Un monde sans la City ni Wall Street » restera comme l'expression la plus radicale de l'anti-financiarisme de l'après-crise de 2008, quand la défiance envers les marchés irriguait tout le spectre politique. Cheminade en fut le porte-drapeau le plus extrême et le plus isolé, à la lisière de la critique légitime et de la théorie du complot. Le thème traverserait, sous des formes plus mesurées, bien d'autres campagnes ; lui-même le reprendrait en 2017. Fidèle à ses obsessions — la finance-ennemie et les étoiles —, Cheminade demeura la figure inclassable de la vie politique française, l'éternel candidat dont on retenait les scores planchers et les projets spatiaux. Le monde ne s'est pas débarrassé de la City ni de Wall Street ; il n'a, pour l'essentiel, pas même pris la proposition au sérieux.
Au soir du premier tour, le 22 avril 2012, Jacques Cheminade recueille 0,25 % des suffrages, dernier des dix candidats. Éliminé sans le moindre suspense, il assiste à la victoire de François Hollande, le 6 mai, face à Nicolas Sarkozy. La City et Wall Street se portaient toujours aussi bien ; le candidat qui voulait les abolir, lui, avait au moins eu le mérite d'être constant.