Avant Jean-Marie Le Pen, il y eut Tixier-Vignancour. En 1965, à la première présidentielle au suffrage universel, l'avocat des causes perdues de l'Algérie française mène la première campagne structurée de l'extrême droite française — et c'est un jeune homme de trente-sept ans, un certain Le Pen, qui la dirige. Le slogan mise tout sur le talent d'un orateur : « Tixier-Vignancour vous parle de la France. »
Le sens du slogan tient dans ce verbe, « vous parle ». La formule met en avant l'arme maîtresse du candidat : la parole. Tixier-Vignancour est un ténor du barreau, un tribun redouté, capable de tenir une salle par la seule force de son verbe. Le slogan promet donc moins un programme qu'une adresse directe, d'homme à citoyen : il vous parlera, lui, de la France — de sa grandeur, de ses blessures, de ce qu'il tient pour son déclin. Derrière ce « de la France » affleure toute une vision : la nostalgie de l'empire, l'amertume de la décolonisation, la rancœur contre le général de Gaulle accusé d'avoir « abandonné » l'Algérie. Le message adressé aux électeurs est celui d'un patriotisme de la revanche, porté par un homme qui a défendu au tribunal les acteurs de l'OAS et se pose en voix d'une France humiliée. Le choix stratégique consiste à fédérer, pour la première fois dans une élection nationale, la nébuleuse de l'extrême droite, des nostalgiques de l'Algérie française aux adversaires irréductibles du gaullisme.
La genèse de la campagne est un moment fondateur, moins pour le candidat que pour son organisateur. Tixier-Vignancour confie la direction de sa campagne à un jeune militant nationaliste, Jean-Marie Le Pen, qui met sur pied les comités de soutien, orchestre une tournée estivale des plages pour aller au-devant des électeurs, et fait ses classes dans l'art de rassembler une droite radicale dispersée. C'est là, dans cette campagne de 1965, que se forge le savoir-faire électoral qui donnera naissance, sept ans plus tard, au Front national. Le slogan « Tixier-Vignancour vous parle de la France » sert cette entreprise de structuration : personnalisé, centré sur l'orateur, il vise à incarner une cause dans un homme. L'imagerie et les moyens restent artisanaux, mais l'ambition, elle, est neuve : donner à l'extrême droite une existence électorale respectable.
L'épreuve de la campagne fut celle d'un résultat honorable mais décevant. Tixier-Vignancour recueillit un peu plus de cinq pour cent des voix, quatrième derrière de Gaulle, Mitterrand et Lecanuet — une performance qui prouvait l'existence d'un électorat d'extrême droite, mais restait loin des espoirs de ses partisans. Le slogan de l'orateur n'avait pas suffi à transformer le talent en raz-de-marée. Au second tour, fidèle à son anti-gaullisme viscéral, le candidat appela à voter contre le Général — c'est-à-dire, paradoxalement, pour l'homme de gauche Mitterrand, tant la haine du fondateur de la Ve République primait tout. La coalition nationaliste, à peine constituée, se fissura ensuite : Tixier et Le Pen se brouillèrent, et chacun suivit sa route.
La postérité de cette candidature dépasse de loin son score. La campagne de 1965 restera comme la matrice de l'extrême droite électorale française, le laboratoire où Jean-Marie Le Pen apprit le métier avant de fonder, en 1972, le Front national et d'en faire, des décennies durant, une force majeure. Tixier-Vignancour, lui, s'effaça peu à peu, dépassé par son ancien directeur de campagne devenu le visage du mouvement. Le slogan « Tixier-Vignancour vous parle de la France » n'est pas resté dans les mémoires ; c'est la candidature elle-même, comme point de départ, qui compte. Elle mesura pour la première fois le poids d'un électorat, elle rôda des méthodes, elle révéla un homme. Le grand-père du lepénisme s'appelait Tixier ; le petit-fils, qui organisait ses meetings, allait bâtir sur ces fondations une histoire autrement plus longue.
Au soir du premier tour, le 5 décembre 1965, Jean-Louis Tixier-Vignancour recueille 5,20 % des suffrages et se classe quatrième, derrière Charles de Gaulle, François Mitterrand et Jean Lecanuet. Éliminé, il appela à faire échec au Général, réélu néanmoins le 19 décembre face à Mitterrand. La première voix de l'extrême droite sous la Ve République s'était fait entendre ; une autre, plus jeune, l'écoutait attentivement, et n'oublierait pas la leçon.