Le déclin d'un parti se lit parfois dans le rétrécissement de ses slogans. En 1969, le Parti communiste parlait d'« union des forces ouvrières et démocratiques » ; en 1981, il se disait « anti-Giscard » ; en 1988, il n'annonce plus qu'une chose : « Pas question de se laisser faire. » André Lajoinie, figure du communisme rural choisie pour porter les couleurs du parti, ne promet plus de transformer la société, ni même de renverser un adversaire : il promet de résister, de ne pas se laisser marcher dessus.
Le sens du slogan est celui d'une posture de défense. « Pas question de se laisser faire », c'est le langage du travailleur acculé, qui refuse de céder, de subir, de plier sous les coups. Dans une décennie de rigueur, de désindustrialisation et de reculs sociaux, la formule dit la résistance aux attaques — sur les salaires, sur l'emploi, sur les droits acquis. Elle est combative, familière, directe, mais elle est aussi, fondamentalement, défensive : on ne conquiert pas, on tient ; on ne propose pas un avenir, on protège un acquis menacé. Le message adressé aux électeurs est celui d'une classe ouvrière sur ses gardes, invitée à ne pas baisser les bras. Le choix stratégique consiste à rassembler une base communiste qui se réduit autour d'un mot d'ordre de fermeté, à défaut de pouvoir encore faire rêver. Mais l'horizon de la formule trahit l'état du parti : d'un projet de société, on est passé à un réflexe de survie.
La genèse de la candidature illustre la crise du communisme français. Georges Marchais ne se représente pas ; le parti confie sa bannière à André Lajoinie, apparatchik loyal, ancré dans le communisme rural de l'Allier, président du groupe communiste à l'Assemblée. Mais la candidature est minée de l'intérieur : un courant rénovateur, incarné par Pierre Juquin, exclu du parti, présente sa propre candidature dissidente, fracturant un électorat déjà en reflux. Le PCF de 1988 se présente donc divisé, affaibli, sur la défensive — et son slogan en porte la marque. L'affiche décline les codes rouges habituels, mais rien n'y masque l'essoufflement d'un mouvement qui n'impose plus l'ordre du jour. Le visuel, comme la formule, dit la résistance plus que l'espérance.
L'épreuve de la campagne fut celle d'un effondrement. Lajoinie ne recueillit qu'un peu moins de sept pour cent des voix — la moitié du score de Marchais sept ans plus tôt —, tandis que le dissident Juquin en captait deux de plus, portant le fer dans la plaie communiste. Additionnées, les deux candidatures restaient très loin des sommets d'antan. Le slogan « Pas question de se laisser faire » sonnait dès lors comme une bravade impuissante : le parti, précisément, se laissait faire, laminé par le recul électoral, la concurrence socialiste et l'usure idéologique de l'après-Mitterrand au pouvoir. La formule ne subit pas de détournement ; elle fut simplement démentie par les urnes. Lajoinie appela à voter pour François Mitterrand au second tour, achevant de reconnaître que le communisme n'était plus qu'une force d'appoint.
La postérité de la formule est celle d'un symptôme. « Pas question de se laisser faire » restera comme l'expression d'un communisme acculé, réduit à la défense de ses positions faute de pouvoir encore proposer un monde. Le score de 1988 confirma la chute amorcée en 1981, et le déclin se poursuivrait, à peine interrompu par le sursaut de Robert Hue en 1995, jusqu'aux scores minuscules des décennies suivantes. La trajectoire des slogans communistes, de l'« union » conquérante de 1969 à la résistance crispée de 1988, raconte à elle seule l'histoire d'un grand parti devenu petit. André Lajoinie, lui, resta une figure respectée de ce communisme des terroirs ; à sa mort, en novembre 2024, on salua l'élu fidèle d'une France rurale et ouvrière en voie de disparition. Son slogan de 1988 demeure comme le mot d'ordre d'une classe et d'un parti qui, en jurant qu'ils ne se laisseraient pas faire, avaient déjà commencé à se résigner.
Au soir du premier tour, le 24 avril 1988, André Lajoinie recueille 6,76 % des suffrages, tandis que le dissident Pierre Juquin en obtient un peu plus de deux — un communisme divisé et réduit de moitié par rapport à 1981. Éliminé, Lajoinie appela à voter pour François Mitterrand, réélu le 8 mai. Le parti n'avait pas voulu se laisser faire ; l'Histoire, elle, ne lui demandait plus son avis.