Il y a de l'audace, presque de l'insolence, dans ce slogan. En 1969, Michel Rocard n'a pas quarante ans, dirige un petit parti confidentiel, le PSU, et se présente pourtant non comme « candidat du PSU », mais comme « candidat du Socialisme » — avec la majuscule de l'idée, de la cause, du mouvement tout entier. Là où d'autres briguent une étiquette, lui revendique un idéal. Dans une gauche en miettes, le jeune homme réclame rien de moins que de l'incarner.
Le sens du slogan tient dans cette majuscule et dans ce singulier. « Candidat du Socialisme » ne dit pas la représentation d'une formation, mais l'incarnation d'une doctrine et d'une espérance. Rocard entend porter un socialisme neuf — celui de l'autogestion, de la décentralisation, de la « deuxième gauche » réformatrice et anti-autoritaire, héritière de l'esprit de Mai 68 — contre les deux gauches qu'il juge disqualifiées. D'un côté la vieille SFIO, moribonde, dont le candidat Gaston Defferre s'apprête à sombrer ; de l'autre le Parti communiste de Jacques Duclos, puissant mais figé dans son dogme. Le message adressé aux électeurs est celui d'une régénération : le vrai socialisme, moderne et démocratique, ne serait ni dans l'appareil épuisé des socialistes historiques, ni dans l'orthodoxie communiste, mais dans cette voie nouvelle qu'il propose. Le choix stratégique est habile pour un candidat de parti minuscule : en s'annonçant « du Socialisme » plutôt que « du PSU », Rocard hisse sa candidature au niveau de la cause et se pose en dépositaire de l'avenir.
La genèse de la candidature s'inscrit dans le chaos de la gauche de 1969. La démission du général de Gaulle ouvre une élection que la gauche aborde en pleine décomposition : la SFIO présente Defferre, flanqué de Pierre Mendès France comme futur Premier ministre, dans un attelage qui fera un fiasco retentissant. Dans ce désordre, le PSU envoie au feu son jeune leader, brillant inspecteur des finances passé par la clandestinité militante sous un pseudonyme, figure montante de la gauche autogestionnaire. L'affiche, sobre, imprimée pour l'occasion, proclame simplement « Michel Rocard candidat du socialisme ». Le visuel importe moins que la posture : celle d'un homme neuf qui se présente en héritier légitime d'une idée que les autres auraient trahie ou pétrifiée.
L'épreuve de la campagne fut celle d'une défaite qui valut révélation. Rocard ne recueillit qu'un peu plus de trois pour cent des voix, score modeste ; mais la manière compta plus que le chiffre. Face à l'effondrement de Defferre, qui entraîna dans sa chute la vieille maison socialiste, le jeune candidat du PSU apparut comme une promesse, l'incarnation possible d'un renouveau. Sa candidature ne subit aucun détournement notable — elle était trop marginale pour cela —, mais elle fit émerger un nom et une ligne. Le « candidat du Socialisme » de 1969 venait de se présenter au pays ; il resterait, désormais, dans le paysage.
La postérité de la formule dépasse infiniment son score. Rocard devint le porte-drapeau durable de la « deuxième gauche », ce courant réformateur, décentralisateur et social-démocrate qui allait irriguer la gauche française pendant des décennies, en rivalité constante avec la ligne de François Mitterrand. C'est pourtant Mitterrand qui, deux ans plus tard, s'emparerait du Parti socialiste refondé et raflerait la mise, reléguant éternellement Rocard au rôle du prétendant contrarié. Devenu l'un des Premiers ministres les plus populaires de la Ve République, Rocard n'atteignit jamais l'Élysée, barré par son rival de toujours. « Candidat du Socialisme » reste ainsi comme la première apparition nationale d'un homme qui incarna une certaine idée de la gauche — moderne, honnête, réformiste — sans jamais parvenir à la faire triompher sous son nom. La majuscule audacieuse de 1969 annonçait une ambition que la vie politique ne combla qu'à moitié.
Au soir du premier tour, le 1er juin 1969, Michel Rocard recueille 3,61 % des suffrages, tandis que la candidature Defferre-Mendès France sombre autour de cinq pour cent, laissant le communiste Jacques Duclos dominer très largement la gauche. Éliminé, Rocard n'accède pas au second tour, remporté le 15 juin par Georges Pompidou face à Alain Poher. Le candidat du Socialisme n'avait pas convaincu les foules ; il venait, à trente-huit ans, de faire son entrée dans l'Histoire.