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MÉMOIRE D'URNES

12 septembre2012 : Pays-Bas, le duel qui a sauvé le centre

MÉMOIRE D'URNES Photo : EPOC - création IA

À quelques semaines du scrutin, les sondages néerlandais donnaient la gauche radicale du Parti socialiste en tête, et beaucoup pronostiquaient une campagne éclatée entre une dizaine de formations. Le 12 septembre 2012, les électeurs en décidèrent tout autrement. Ils resserrèrent leur choix autour de deux hommes et de deux partis, et renvoyèrent au second plan ceux qui avaient cru tenir leur heure. Le libéral Mark Rutte l'emporta, le travailliste Diederik Samsom arriva juste derrière, et les Pays-Bas se réveillèrent avec un paysage plus clair qu'il ne l'avait été depuis longtemps.

Le décompte donnait au VVD, la formation libérale de Rutte, 41 des 150 sièges de la Seconde Chambre, avec 26,6 % des voix. Le Parti travailliste de Samsom en obtenait 38, soit 24,8 %. Les deux vainqueurs gagnaient chacun une dizaine de sièges par rapport à la législature précédente, phénomène rare aux Pays-Bas où la représentation proportionnelle intégrale émiette d'ordinaire les suffrages entre de nombreux partis. La participation atteignait 74,6 %. Le Parti socialiste, longtemps en tête des intentions de vote, s'effondrait dans l'isoloir, victime d'un vote stratégique massif d'électeurs de gauche préférant le candidat travailliste jugé plus à même de peser.

Ce scrutin n'aurait pas dû avoir lieu si tôt. Il naissait d'une rupture, celle provoquée par Geert Wilders quelques mois plus tôt. Le chef du Parti pour la liberté, formation de droite nationaliste, avait jusque-là soutenu de l'extérieur le premier gouvernement Rutte, une coalition minoritaire de libéraux et de chrétiens-démocrates. Au printemps 2012, appelé à cautionner un plan d'austérité budgétaire exigé par les règles européennes, Wilders claqua la porte des négociations menées au Catshuis, la résidence du chef du gouvernement. Sans son appui, la coalition perdait sa majorité. Le gouvernement tomba, et des élections anticipées furent convoquées.

La campagne prit vite la forme d'un affrontement à deux. Rutte défendait la rigueur budgétaire, la maîtrise de la dette et une ligne pro-européenne teintée de fermeté. Samsom, physicien de formation passé par le militantisme écologiste avant de rejoindre les rangs travaillistes, opposait une gauche moderne, soucieuse de justice sociale mais réaliste sur les comptes publics. Les débats télévisés, suivis par des millions de Néerlandais, tournèrent au duel de personnalités, et les deux hommes en sortirent renforcés l'un et l'autre, chacun aspirant les voix de son propre camp au détriment des formations voisines.

La logique du résultat conduisait à une alliance que peu avaient anticipée. Le vainqueur libéral et son dauphin travailliste, adversaires pendant la campagne, entamèrent des négociations dès le lendemain du vote. Quarante-neuf jours plus tard, le 5 novembre 2012, ils présentaient un gouvernement de coalition réunissant sept ministres du VVD et six du Parti travailliste. Ce deuxième cabinet Rutte, attelage improbable de la droite libérale et de la gauche sociale-démocrate, allait gouverner le pays pendant près de cinq ans et appliquer une politique d'assainissement des finances publiques dont les travaillistes paieraient plus tard le prix électoral.

Mark Rutte, lui, entrait dans une longévité exceptionnelle. Reconduit d'élection en élection, à la tête de coalitions toujours renouvelées, il devint le Premier ministre le plus durable de l'histoire des Pays-Bas, gouvernant sans discontinuer jusqu'en 2024. Cette année-là, il quittait La Haye non pour se retirer, mais pour prendre la tête de l'Alliance atlantique. Depuis octobre 2024, l'ancien professeur d'histoire devenu recordman de la politique néerlandaise est secrétaire général de l'OTAN, à un poste de première ligne face aux tensions avec la Russie et aux incertitudes de la relation transatlantique.

L'homme qui avait fait tomber son premier gouvernement, Geert Wilders, a poursuivi sa route en parallèle, avec une constance dans le rôle de perturbateur. En novembre 2023, son Parti pour la liberté remportait enfin des élections législatives et devenait la première force du pays. Après de longues tractations, un gouvernement soutenu par sa formation voyait le jour en 2024, dirigé par un haut fonctionnaire, Dick Schoof. Mais en juin 2025, Wilders répétait le geste de 2012 : jugeant insuffisant le durcissement de la politique migratoire, il retirait son parti de la coalition et précipitait la chute du gouvernement, contraignant une fois de plus les Pays-Bas à retourner aux urnes.

Treize ans après le duel de 2012, la vie politique néerlandaise semble ainsi tourner autour des mêmes forces et des mêmes fractures : un centre pragmatique capable de gouverner en s'alliant à ses adversaires, et un trublion nationaliste dont le soutien se retire au moment où on l'attend le moins. Rutte, parti sous d'autres cieux, veille désormais sur la sécurité d'un continent. Samsom, son rival d'un soir de septembre, a quitté la politique nationale pour les cabinets de Bruxelles. Wilders, lui, est toujours là, fidèle à sa manière de faire et de défaire les majorités.