En 1981, deux hommes de droite se disputent le même mot. Le président sortant, Valéry Giscard d'Estaing, placarde « Il faut un président à la France » ; son rival et ancien Premier ministre, Jacques Chirac, réplique par « Le président qu'il nous faut » — ou, dans sa version d'affiche, « C'est Chirac qu'il nous faut ». Le même verbe, la même idée de nécessité, mais une conclusion opposée : le président indispensable, dit Chirac, ce n'est pas le sortant, c'est moi.
Le sens du slogan est celui de l'évidence assénée. « Qu'il nous faut » ne demande pas, il affirme ; la formule pose Chirac comme le recours naturel, l'homme qui manque, celui dont le pays aurait besoin sans le savoir encore. Le « nous » crée une complicité, rassemble une France supposée en attente de ce chef énergique. Le message adressé aux électeurs joue sur trois refus implicites : ni Giscard, jugé distant et usé par sept ans de pouvoir, ni François Mitterrand et le danger de la gauche, mais un troisième homme, jeune — Chirac a 48 ans —, dynamique, incarnant une droite plus vigoureuse et plus gaulliste. Le choix stratégique est celui d'une affirmation de leadership. Chirac ne peut sans doute pas gagner en 1981, mais il entend s'imposer comme le véritable patron de la droite face à un président qu'il conteste depuis des années. Le slogan est moins une candidature à l'Élysée qu'une prise de pouvoir sur son propre camp.
La genèse de la formule s'enracine dans une rivalité devenue haine politique. Depuis sa démission fracassante de Matignon en 1976, Chirac livre à Giscard une guerre larvée ; fondateur du RPR, maire de Paris, il a bâti une machine partisane tournée autant contre la gauche que contre le président de son propre bord. Le slogan « Le président qu'il nous faut » traduit cette ambition de rupture au sein de la majorité : il ne s'agit pas de prolonger Giscard, mais de le remplacer. L'affiche mise sur l'image d'un homme d'action, jeune et déterminé, aux antipodes de la lassitude que la campagne du sortant laissait transparaître. Là où Giscard jouait la gravité de l'expérience, Chirac vendait l'énergie et la conviction, la certitude tranquille de celui qui se sait fait pour la fonction. Le visuel servait cette assurance, dans les codes classiques d'une droite de gouvernement en quête de renouvellement.
L'épreuve de la campagne se joua moins dans les urnes du premier tour que dans les jours qui suivirent. Chirac réalisa un score honorable mais insuffisant, distancé par Giscard et Mitterrand, et se trouva éliminé. C'est alors que son slogan révéla sa véritable portée. Appelé à soutenir le président sortant contre la gauche, Chirac se contenta d'un ralliement glacial, déclarant qu'il voterait pour Giscard « à titre personnel » sans donner de consigne claire à ses électeurs. Ce soutien du bout des lèvres fut compris pour ce qu'il était : une invitation tacite à ne pas se mobiliser. Une partie de l'électorat gaulliste s'abstint, voire bascula, et cette défection pesa lourd dans la défaite de Giscard. Le « président qu'il nous faut » n'avait pas été élu, mais il venait de contribuer, par son silence calculé, à faire tomber celui qui l'avait précédé. La formule d'ambition cachait une opération de règlement de comptes.
La postérité de la formule est celle d'un premier pas et d'une revanche différée. « Le président qu'il nous faut » n'a pas marqué les mémoires comme une grande phrase de campagne, mais l'épisode de 1981 scella durablement la fracture de la droite entre chiraquiens et giscardiens, et installa Chirac en chef d'un camp qu'il ne lâcherait plus. La certitude affichée par le slogan — celle d'un homme persuadé d'être l'élu naturel — mit pourtant quatorze ans à se réaliser : il fallut les échecs de 1981 puis de 1988 avant que Chirac ne parvienne enfin à l'Élysée en 1995. Le slogan reste ainsi le témoignage d'une ambition précoce et impatiente, la première proclamation d'un homme qui se disait indispensable bien avant que la France ne lui donne raison. En 1981, le président qu'il fallait, ce fut, pour le pays, un autre — et pour le camp de Chirac, une longue traversée du désert.
Au soir du premier tour, le 26 avril 1981, Jacques Chirac se classe troisième avec 18,00 % des suffrages, derrière Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand. Éliminé, il n'apporte au président sortant qu'un soutien de pure forme. Le 10 mai, Giscard est battu par Mitterrand, et beaucoup, dans la majorité, attribuèrent cette défaite à la tiédeur calculée du maire de Paris. Il faudrait attendre 1995 pour que Jacques Chirac devienne, enfin, le président qu'il assurait être.