En 1965, François Mitterrand a 49 ans, et son adversaire, le général de Gaulle, en a soixante-quinze. Toute la stratégie du candidat unique de la gauche tient dans cet écart d'âge, qu'un slogan retourne en arme : « Un président jeune pour une France moderne ». La formule ne cite pas le Général, mais elle le vise tout entier — sa vieillesse, sa France d'hier, son temps révolu. À la première présidentielle au suffrage universel direct, Mitterrand fait de la jeunesse un programme.
Le sens du slogan repose sur un double contraste. « Jeune » oppose la génération montante au fondateur vieillissant, l'homme de l'avenir à celui du passé, la relève au monument. « Moderne » élargit l'opposition à la France elle-même : le pays ne serait pas condamné à vivre indéfiniment sous la figure tutélaire de l'homme du 18-Juin, il pourrait se tourner vers la modernité, l'ouverture, le mouvement. Le message adressé aux électeurs superpose ces deux idées en une seule évidence : il est temps de changer de génération et d'époque. Le choix stratégique est habile pour un candidat qui doit rassembler des forces disparates. En misant sur la jeunesse et la modernité plutôt que sur un programme clivant, Mitterrand offre un dénominateur commun à tous ceux qui veulent en finir avec le gaullisme, du Parti communiste jusqu'à une partie de la droite. La formule transforme une élection en référendum sur l'âge et sur l'ère : garder le vieux Général, ou ouvrir une page neuve.
La genèse de la candidature est celle d'un homme qui vient de s'imposer comme l'opposant numéro un. Un an plus tôt, Mitterrand a publié « Le Coup d'État permanent », pamphlet au vitriol contre le pouvoir personnel du Général, qui l'a installé en adversaire par excellence du régime. Fort de cette stature, il parvient à devenir le candidat unique de la gauche, exploit qui n'allait pas de soi. Le slogan « Un président jeune pour une France moderne » traduit exactement sa position : trop divers pour un projet unique, son camp se rassemble sur une promesse générationnelle. L'affiche met en avant le nom et la formule, dans une élection qui inaugure l'ère de la télévision et où l'image commence à compter — un terrain où le centriste Jean Lecanuet, jeune et souriant, brillera lui aussi, disputant à Mitterrand le monopole de la modernité. La campagne de la gauche joue la fraîcheur contre la solennité, le visage neuf contre la statue.
L'épreuve de la campagne fut un demi-triomphe déguisé en défaite. Le pari de la jeunesse fonctionna au-delà de toute espérance : porté par l'ensemble des adversaires du Général, Mitterrand priva De Gaulle d'une victoire au premier tour et le contraignit à un ballottage humiliant, camouflet inédit pour le fondateur de la Ve République qui se croyait plébiscité d'avance. Le slogan avait touché juste : en soulignant cruellement l'âge du sortant, il avait fissuré son aura d'intouchable. Mais entre les deux tours, De Gaulle se ressaisit, s'humanisa devant les caméras, et le pays, au moment de choisir, préféra encore la sécurité du monument à l'aventure de la nouveauté. La modernité promise dut s'incliner devant l'Histoire incarnée. Il n'y eut pas de détournement du slogan, seulement la démonstration qu'un argument d'âge, si efficace soit-il, ne suffit pas à renverser une légende vivante.
La postérité de la formule est celle d'un commencement. Le score inespéré de 1965 fit de Mitterrand le chef incontesté de l'opposition et lui permit de regrouper la gauche non communiste ; ce fut la première marche d'une longue ascension qui, seize ans plus tard, le mènerait à l'Élysée. Le slogan porte aussi une ironie que le temps révélera pleinement : l'homme qui, en 1965, se réclamait de la jeunesse contre un vieillard deviendrait lui-même, en 1988, le patriarche de la « Génération Mitterrand », un septuagénaire transformant à son tour son grand âge en sagesse. L'argument qu'il avait forgé contre De Gaulle finirait par pouvoir se retourner contre lui. « Un président jeune pour une France moderne » reste ainsi le premier mot d'une épopée, la formule inaugurale d'un homme qui mit une génération à conquérir le pouvoir qu'il réclamait, jeune, dès 1965.
Au soir du premier tour, le 5 décembre 1965, François Mitterrand se qualifie en deuxième position avec 31,72 % des suffrages, contraignant Charles de Gaulle au ballottage. Le 19 décembre, il est battu au second tour avec 44,80 % des voix contre 55,20 % au Général. La défaite avait des allures de fondation : la gauche tenait désormais son champion, et la France moderne qu'il appelait de ses vœux devrait, elle aussi, prendre son temps.