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MOTS DE CAMPAGNE

Présidentielle 1981 - Valéry Giscard d'Estaing : "Il faut un président à la France"

MOTS DE CAMPAGNE Photo : EPOC - Archives

Il y a quelque chose d'étrange à ce qu'un président sortant placarde sur les murs de France : « Il faut un président à la France ». Comme si le fauteuil était vide. Comme si le pays cherchait encore ce que Valéry Giscard d'Estaing occupait pourtant depuis sept ans. Le slogan du premier tour de 1981 porte, dès sa première lecture, une faille que ses adversaires ne manqueront pas d'élargir.

Le sens voulu, pourtant, était limpide dans l'esprit de ses concepteurs. « Il faut un président à la France » ne disait pas que le pays n'en avait pas, mais qu'il lui en fallait un vrai — expérimenté, compétent, taillé pour la fonction —, et que ce président, c'était le sortant. La formule jouait la gravité de la charge contre la légèreté supposée des prétendants : en pleine crise économique, après deux chocs pétroliers, la France ne pouvait s'offrir l'aventure d'un novice. Le message adressé aux électeurs était celui de la nécessité et de l'expérience, non du désir ni de l'espérance. Le verbe « il faut » disait le devoir, la contrainte, le sérieux d'une époque difficile. Là où le Giscard de 1974 vendait la jeunesse et le mouvement, celui de 1981 vendait la solidité et la continuité, l'idée qu'on ne change pas de capitaine dans la tempête. Le choix stratégique était celui de l'incumbent qui n'a plus rien de neuf à promettre et mise tout sur la stature acquise.

La genèse de la formule assume cette logique de conservation. Jacques Hintzy, qui conçut la campagne, revendiquait « l'immobilité » de la représentation du candidat : il s'agissait, disait-il, que « la France garde Giscard ». Le mot est révélateur — garder, non conquérir. L'affiche traduit cette gravité voulue : un portrait sérieux, presque solennel, des tons sobres, l'atmosphère d'un pays en crise et d'un homme qui se pose en recours plutôt qu'en promesse. Fini l'accordéon et les tee-shirts de 1974 ; l'innovateur d'hier joue désormais la prudence et la fonction. Entre les deux tours, la campagne bascula d'ailleurs vers une seconde formule, « Il faut une France forte », déclinée sur une série de décors censés incarner les grands domaines de l'action publique — l'agriculture, l'action internationale, la jeunesse, l'industrie. Le catalogue thématique remplaçait l'élan. L'ensemble sentait l'effort méthodique plus que l'inspiration, comme si le candidat cherchait à cocher des cases faute de rallumer une flamme.

L'épreuve de la campagne fut celle d'un slogan qui se retourna contre son auteur. « Il faut un président à la France » offrait une cible trop belle : il suffisait de le lire au premier degré pour y entendre l'aveu que la France n'avait pas de président, ou que celui qui parlait n'en était pas vraiment un. Après sept années de pouvoir, l'affaire des diamants de Bokassa qui avait entamé son image, une économie morose et une droite divisée — le soutien du RPR de Jacques Chirac resta glacial —, la formule sonnait comme une obligation lasse plutôt que comme un appel enthousiasmant. En face, François Mitterrand déroulait « La force tranquille », son village, son clocher, sa promesse d'apaisement : au « il faut » giscardien, contraignant et anxieux, répondait une sérénité qui donnait envie. La campagne fut aussi traversée par la candidature moqueuse de Coluche, qui tournait en dérision le rituel présidentiel tout entier. L'historien Christian Delporte résumera l'échec d'une phrase : Giscard peignait un présent négatif sans dessiner d'avenir. Le slogan disait la nécessité de le garder ; il ne disait plus pourquoi on l'avait choisi.

La postérité de la formule est celle d'un contre-exemple. On l'enseigne comme le cas d'école du slogan qui se lit contre celui qui le signe, la démonstration qu'une formule mal calibrée peut rappeler à l'électeur que le siège est occupable par un autre. Sa déclinaison de second tour connut, elle, une seconde vie inattendue : « une France forte » ressurgit trente ans plus tard dans la bouche de Nicolas Sarkozy en 2012, autre président sortant, battu lui aussi — comme si la formule portait la marque des fins de règne. L'année 1981 grava surtout dans l'histoire une première : jamais, sous la Ve République, un président en exercice n'avait été renvoyé par les urnes. Le slogan de Giscard reste ainsi attaché au crépuscule d'une époque, celui d'un homme qui avait pris la barre en 1974 et à qui les Français, sept ans plus tard, retirèrent le gouvernail.

Au soir du premier tour, le 26 avril 1981, Valéry Giscard d'Estaing arrive en tête avec 28,32 % des suffrages, devant François Mitterrand (25,85 %), Jacques Chirac (18,00 %) et Georges Marchais (15,35 %). Le 10 mai, au second tour, il est battu : 48,24 % des voix contre 51,76 % à son adversaire. La France, ce jour-là, se trouva bien un président. Ce ne fut pas celui que le slogan réclamait.