En 1994, au cours d'une inspection dans la province industrielle du Heilongjiang, un dirigeant au visage fermé écoute à peine les explications embarrassées des cadres locaux. Devant un chef de parti provincial incapable de justifier les déficits abyssaux de sa région, la sentence tombe séance tenante, sous les yeux d'une délégation médusée : renvoi immédiat. L'homme qui vient de limoger un haut responsable du Parti communiste sans la moindre consultation s'appelle Zhu Rongji. Cet ingénieur de formation, mort le 12 août 2026 à Pékin à l'âge de 97 ans des suites d'une maladie, selon le communiqué de l'agence Chine nouvelle, a mis exactement la même brutalité pragmatique au service d'une tâche autrement vaste : restructurer de fond en comble l'économie chinoise.
Il était né le 23 octobre 1928 à Changsha, dans la province centrale du Hunan, au milieu d'un pays que déchiraient la guerre civile et l'invasion japonaise. Il rejoint le Parti communiste en octobre 1949, à l'instant précis où Mao Zedong proclame la naissance de la République populaire. Sur les bancs de la prestigieuse université Tsinghua, à Pékin, il étudie l'ingénierie électrique et se forge une pensée rivée aux chiffres et aux faits, réfractaire à l'abstraction. C'est là qu'il rencontre celle qui deviendra son épouse, Lao An, laquelle lui survit aujourd'hui avec leurs deux enfants.
La lune de miel avec le nouveau régime tourne court. En 1957, la campagne des Cent Fleurs invite les intellectuels à formuler des critiques constructives. Zhu Rongji prend la consigne au mot et dénonce les blocages bureaucratiques de la planification centralisée. La riposte est impitoyable : classé parmi les droitiers lors de la purge qui suit, il est exclu du Parti, dépouillé de ses fonctions et relégué comme enseignant dans une école rurale reculée. La Révolution culturelle aggrave son cas ; il connaît la rééducation par le travail dans une ferme d'État, partageant le sort de millions de cadres tombés en disgrâce. De cette longue décennie de relégation, il gardera une aversion tenace pour l'idéologie aveugle, les slogans creux et le dogmatisme.
La mort de Mao, en 1976, et l'ascension de Deng Xiaoping rouvrent le destin de l'ingénieur banni. Séduit par sa rationalité et par son mépris des orthodoxies paralysantes, Deng le réhabilite en 1979. Son retour en grâce s'accélère à la fin de la décennie suivante. En 1988, il est nommé maire de Shanghaï. La métropole portuaire, jadis capitale financière de l'Asie, suffoque alors sous le poids de ses usines vieillissantes. Le nouvel édile taille dans les lourdeurs administratives et promet aux investisseurs étrangers d'en finir avec le parcours du combattant, en centralisant les autorisations sur son seul bureau. Ses subordonnés le surnomment le maire au tampon unique. Dans le même temps, il lance le projet de Pudong et transforme les marécages de la rive est du Huangpu en une forêt de gratte-ciel promise à devenir un centre financier mondial.
Le vrai test survient au printemps 1989. Tandis que Pékin noie dans le sang les manifestations de la place Tiananmen, Shanghaï menace à son tour de s'embraser. Plutôt que de faire donner l'armée, le maire s'adresse directement à la population, désamorce les tensions par la parole, garantit le maintien des services publics et épargne à sa ville toute effusion de sang. Cette maîtrise impressionne le pouvoir central. En 1991, il est appelé à Pékin comme vice-premier ministre, avant de prendre en 1993 la tête de la Banque populaire de Chine.
L'inflation frôle alors les 27 %, nourrie par le crédit sans limite que des banques publiques complaisantes déversent sur les entreprises d'État. Le vice-premier ministre impose une cure d'austérité brutale, coupe les vivres à la spéculation immobilière, comprime la dépense publique. Cet atterrissage en douceur asseoit son autorité, et, en 1998, le président Jiang Zemin le nomme premier ministre. Son mandat de cinq ans restera la séquence la plus radicale de la transition économique chinoise. Il s'attaque au fameux bol de riz en fer, ce système qui garantissait aux ouvriers des usines publiques l'emploi à vie, le logement et les soins, en ordonnant la fermeture, la fusion ou la privatisation de milliers de conglomérats. La secousse sociale est immense : plusieurs dizaines de millions de travailleurs perdent leur poste, et des villes entières du nord-est industriel basculent dans la misère. Sa tolérance zéro pour la corruption et l'incurie lui vaut des haines féroces au sein de l'appareil ; ses adversaires le baptisent Zhu le fou, ses partisans le Patron.
La crise financière asiatique de 1997 lui donne l'occasion de prendre une stature internationale. Alors que la Thaïlande, la Corée du Sud et l'Indonésie s'effondrent sous la fuite des capitaux, il refuse net de dévaluer le yuan, malgré le handicap qu'une monnaie forte impose aux exportations. Cette fermeté absorbe une large part du choc, enraye la contagion régionale et installe la Chine en pôle de stabilité. Aux observateurs occidentaux qui le comparaient à Mikhaïl Gorbatchev, il opposait une formule sèche : il n'était pas le Gorbatchev de la Chine, mais bien le Zhu Rongji de la Chine.
Restait sa conviction la plus profonde : l'économie nationale ne deviendrait compétitive qu'à la condition de s'exposer au marché mondial, sans protection artificielle. Il mène les longues négociations d'adhésion à l'Organisation mondiale du commerce, accepte d'ouvrir les marchés financiers et agricoles, de rabaisser les droits de douane, au grand dam de l'aile conservatrice du Parti qui l'accuse de brader la souveraineté nationale. En 2000, le Sénat américain accorde à Pékin le statut commercial préférentiel ; l'année suivante, la Chine entre à l'OMC et enclenche la décennie d'expansion des exportations la plus fulgurante de l'histoire moderne. Charlene Barshefsky, l'ancienne représentante américaine au commerce qui l'avait affronté à la table des négociations, saluera plus tard un dirigeant ayant hissé son pays vers une modernité économique jugée impensable dix ans auparavant.
Son franc-parler détonnait dans le paysage politique chinois. Il fuyait les banquets protocolaires, préférait la lecture des rapports financiers et interpellait sans façon les journalistes étrangers, lors de conférences de presse restées célèbres pour leur ironie mordante. L'histoire a retenu la phrase qu'il lança un jour dans une réunion consacrée à la lutte anticorruption : qu'on lui prépare cent cercueils, quatre-vingt-dix-neuf pour les fonctionnaires corrompus, et un pour lui-même. Il quitte le pouvoir en mars 2003, à 74 ans, et passe la main à son successeur Wen Jiabao. Loin du retrait muet qu'on lui prêtait, il demeure discrètement présent, publie plusieurs recueils de ses discours sur la réforme et figure parmi les grands philanthropes du pays.
À l'heure de sa disparition, le Parti communiste lui a rendu un hommage appuyé, saluant un combattant loyal et un dirigeant exceptionnel du Parti et de l'État. Mais son véritable legs tient à la métamorphose physique de la nation. En quittant son bureau de premier ministre, en 2003, il avait confié à ses ministres réunis que son œuvre demeurait largement inachevée, pointant sans détour son impuissance à combler le fossé béant entre la prospérité éclatante du littoral et le retard endémique des campagnes.