Les 29 et 30 août 1909, les électeurs costariciens ne se rendent pas aux urnes pour choisir un président. Ils désignent des hommes qui, eux, le feront à leur place plusieurs mois plus tard. Ce dimanche et ce lundi d'hiver tropical, le vote de premier degré répartit 864 sièges d'électeurs présidentiels entre deux camps, et le résultat ne laisse guère de place au doute. Le liberal Ricardo Jiménez Oreamuno, candidat du Parti républicain, écrase l'ancien président Rafael Yglesias Castro, porté par le Parti civil.
Le décompte du suffrage populaire donne 39 023 voix à Jiménez, soit 71,27 pour cent, contre 15 729 à Yglesias, soit 28,73 pour cent, sur un total de 54 752 bulletins. La traduction de ces chiffres en sièges d'électeurs de second degré amplifie encore l'écart. Jiménez rassemble 828 grands électeurs, contre 36 à son adversaire. Il faut 433 voix au sein du collège pour l'emporter. La messe est dite dès la fin août 1909, même si la désignation formelle du chef de l'État n'interviendra que le 7 avril 1910, lorsque les électeurs de second degré se réuniront pour trancher.
Ce mécanisme à deux étages, calqué sur le collège électoral des États-Unis, régit alors la vie politique costaricienne. Le citoyen ordinaire vote pour des électeurs, lesquels choisissent ensuite le président, les députés et les conseillers municipaux. Le scrutin d'août 1909 sera le dernier organisé sous cette forme. La réforme électorale adoptée par la suite instaure le vote direct, appliqué pour la première fois lors des élections de 1913. La campagne de 1909 se joue donc à la charnière de deux époques, entre une République liberale encore tenue par des cercles de notables et l'élargissement progressif de la participation.
La candidature de Jiménez avait été scellée dès l'hiver précédent. Le 24 janvier 1909, au Teatro Variedades de San José, la première Convention nationale républicaine réunit environ deux mille délégués qui le désignent presque à l'unanimité. L'événement fait figure de première dans le pays, celle d'une primaire de parti. Máximo Fernández Alvarado, qui dirige le Parti républicain depuis 1901, avait lui-même préparé le terrain. Fin 1908, il fit circuler auprès des cadres du parti une lettre recommandant Jiménez comme candidat à sa place, tout en conservant la présidence de la formation, à laquelle il fut reconduit le jour de la convention. Les motivations de ce retrait firent débat à l'époque.
L'adversaire se déclara quelques semaines plus tard. Le 13 février 1909, La Tribuna, alors organe officiel des civilistes, proclama la candidature de Rafael Yglesias Castro. Le nom pesait lourd. Yglesias avait gouverné le pays de 1894 à 1902, une période souvent décrite comme autoritaire. Son retour dans l'arène opposait deux conceptions du pouvoir, et deux hommes que rien ne réconciliait, malgré les arrangements passés entre factions durant la décennie précédente. Une troisième candidature apparut brièvement. Le médecin Pánfilo Valverde Carranza fut porté par un groupe lié au Parti national et soutenu par un éphémère journal, El Pueblo, dont le premier numéro parut le 28 mars 1909. Faute d'appui du gouvernement, Valverde se retira rapidement.
Le président en exercice, Cleto González Víquez, issu du Parti national, choisit de ne présenter aucun candidat officiel et afficha une neutralité de principe. Son administration donna instruction aux militaires qu'ils pouvaient voter librement, tout en leur interdisant de se présenter en armes aux bureaux de vote. Cette consigne dit quelque chose de l'époque, où la proximité entre force publique et scrutin restait une préoccupation concrète. González Víquez, dont l'élection de 1906 avait suscité un vif mécontentement, avait d'ailleurs soumis dès 1907 un projet de réforme électorale au Congrès, projet dont la discussion se prolongea jusqu'en 1909.
La popularité de Jiménez s'était construite sur un terrain précis, celui de l'opposition aux grandes compagnies étrangères. En 1907, il avait acquis une notoriété nationale en menant campagne contre la United Fruit Company et en dénonçant des contrats liant l'État à la Costa Rica Railroad Company et à la Northern Railway Company, qu'il accusait de compromettre la souveraineté du pays. Ces prises de position lui valurent un noyau de partisans fidèles, le jimenismo, dont l'influence finit par éclipser celle de Fernández lui-même. Juriste de formation, il avait été secrétaire aux Affaires étrangères de 1889 à 1890, président de la Cour suprême de justice en 1892, puis député élu en 1902 et réélu en 1906.
Le scrutin d'août 1909 mobilisa une part notable du corps électoral masculin. Lors des consultations disputées de 1905 et 1909, la participation avoisina en moyenne 16 pour cent de la population totale et environ 72 pour cent des hommes de vingt ans et plus. Les résultats de 1910, une fois convertis, révélèrent une géographie contrastée. Jiménez l'emporta massivement dans la province de Cartago, avec 91,72 pour cent des suffrages, et dans celle de San José, avec 76,62 pour cent. Yglesias ne devança son rival que dans une région, Limón, avec 73,59 pour cent, sur la côte caraïbe marquée par la présence des compagnies bananières et ferroviaires. Le décalage n'avait rien d'anodin pour un candidat qui s'était fait le porte-voix de la contestation contre ces mêmes entreprises.
La suite tint ses promesses. Aux élections législatives concomitantes, le Parti républicain rafla dix-neuf des vingt sièges renouvelés au Congrès constitutionnel, s'assurant une majorité des deux tiers, tandis que le Parti civil se réduisait à quatre sièges au total. Le 7 avril 1910, le collège des électeurs de second degré confirma le verdict populaire et fit de Ricardo Jiménez Oreamuno le président de la République. Il occupera la fonction à trois reprises au cours de sa carrière.