Au cœur de l'Asie centrale, là où les chaînes du Tian Shan dressent leurs sommets au-dessus de cinq mille mètres, le Kirghizistan est avant tout un pays de montagnes. Plus de 90 % de son territoire, qui s'étend sur près de 200 000 kilomètres carrés, se situe à plus de mille mètres d'altitude, et les reliefs occupent l'horizon dans toutes les directions. Cette verticalité a forgé une nation de bergers et de cavaliers, longtemps nomades, dont la culture reste imprégnée de la vie des alpages, des yourtes et des troupeaux transhumants. Le pays abrite l'un des joyaux naturels de la région, le lac Issyk-Koul, vaste étendue d'eau salée nichée à mille six cents mètres d'altitude qui ne gèle jamais malgré la rudesse des hivers, et dont les rives attirent un tourisme balnéaire d'altitude aussi improbable que réel.
Enclavé, sans accès à la mer, bordé par la Chine à l'est, le Kazakhstan au nord, l'Ouzbékistan à l'ouest et le Tadjikistan au sud, le Kirghizistan occupe une position charnière sur les anciennes routes de la soie. Ses vallées furent des couloirs de passage entre les mondes chinois, persan et des steppes. Le peuple kirghize, d'origine turcophone, migra vers ces montagnes au fil des siècles, adoptant l'islam sunnite tout en conservant un socle de traditions chamaniques et claniques. L'épopée de Manas, monument de la littérature orale qui compterait parmi les plus longues du monde, incarne cette mémoire identitaire transmise de génération en génération par les conteurs.
L'histoire moderne du pays est indissociable de la Russie. Au XIXe siècle, l'Empire tsariste étendit sa domination sur l'Asie centrale et intégra les terres kirghizes. Après la révolution de 1917, la région fut absorbée dans l'ensemble soviétique et devint, en 1936, une république socialiste à part entière. Sept décennies de pouvoir soviétique transformèrent en profondeur la société : sédentarisation forcée des nomades, collectivisation des troupeaux, alphabétisation massive, industrialisation partielle et tracé de frontières administratives entre républiques centre-asiatiques qui, dessinées sans souci des réalités ethniques, sèment encore aujourd'hui les germes de tensions locales, notamment dans la vallée de Ferghana partagée entre trois États.
L'indépendance survint en 1991, avec la dissolution de l'Union soviétique, presque par défaut : le Kirghizistan ne l'avait guère réclamée. Le physicien Askar Akaïev, premier président, incarna d'abord l'espoir d'une transition démocratique dans une région dominée par des régimes autoritaires. Mais l'usure du pouvoir, la corruption et le népotisme eurent raison de cette réputation. En 2005, la « révolution des Tulipes » chassa Akaïev du pouvoir. Cinq ans plus tard, en 2010, un nouveau soulèvement renversa son successeur Kurmanbek Bakiev, dans un contexte de violences interethniques meurtrières entre Kirghizes et Ouzbeks dans le sud du pays, autour d'Och. Cette succession de bouleversements a valu au Kirghizistan la réputation, méritée mais fragile, d'être le pays le plus turbulent et le plus ouvert politiquement d'Asie centrale.
Après 2010, le pays adopta un régime parlementaire, cas isolé dans une région de présidences fortes. L'expérience fut de courte durée. En octobre 2020, une nouvelle contestation, née de législatives contestées, porta au pouvoir Sadyr Japarov, figure populiste tout juste sortie de prison où il purgeait une peine pour prise d'otage. Devenu président par intérim puis élu triomphalement en janvier 2021, Japarov fit adopter par référendum une révision constitutionnelle qui rétablit un régime présidentiel fort, concentrant les pouvoirs entre ses mains et réduisant les prérogatives du Parlement. Le balancier, longtemps favorable au pluralisme, est reparti vers l'autoritarisme.
Depuis, Sadyr Japarov a consolidé son emprise. Son allié de longue date Kamchybek Tachiev dirigeait le puissant service de sécurité nationale, formant avec le président un tandem qui verrouillait l'appareil d'État. Les élections législatives de novembre 2025 ont donné une majorité écrasante aux candidats loyaux au chef de l'État. Signe des recompositions au sommet, Japarov a limogé Tachiev, invoquant la nécessité de préserver la société de la « division » et alléguant que l'entourage de son ancien allié le poussait à se présenter contre lui à l'élection présidentielle attendue en 2026. Les observateurs y ont lu la fin d'une alliance et la volonté du président d'écarter tout rival potentiel avant l'échéance.
Cette dérive vers un pouvoir personnalisé inquiète les défenseurs des libertés. Les organisations non gouvernementales, la presse indépendante et les voix critiques font l'objet de pressions croissantes, à travers des lois inspirées du modèle russe visant les « agents de l'étranger » et les médias. Le Kirghizistan, longtemps salué comme l'exception démocratique de la région, glisse vers les pratiques de ses voisins, sous l'effet conjugué de la personnalité de son dirigeant et d'un climat régional où Moscou et Pékin pèsent de tout leur poids.
L'économie demeure fragile et dépendante. Le pays vit largement des transferts financiers de ses centaines de milliers de travailleurs migrants partis en Russie, dont les envois représentent une part considérable du produit intérieur brut. L'or, exploité au gigantesque gisement de Koumtor niché dans les glaciers, constitue la première richesse d'exportation. L'agriculture, l'élevage et un commerce de réexportation de produits chinois complètent un tableau économique où la pauvreté reste répandue, particulièrement dans les campagnes du sud. La dépendance à l'égard de Moscou, tant pour l'emploi de ses ressortissants que pour la sécurité, ancre le pays dans l'orbite russe, tandis que la Chine voisine étend son influence par les investissements et les infrastructures.
Le Kirghizistan avance ainsi sur une crête étroite, entre montagnes et grandes puissances, entre aspiration à la liberté et tentation de l'ordre autoritaire. La présidentielle de 2026 dira si le pays confirme la trajectoire personnelle de Sadyr Japarov ou si son histoire, faite de soulèvements imprévus, réserve encore des surprises à ceux qui croient le pouvoir solidement établi.