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MÉMOIRE D URNES

27 août 1895 : À Malte, un scrutin sous drapeau britannique où chaque siège est enfin disputé

MÉMOIRE D URNES Photo : EPOC - création IA

Pour la première fois depuis 1883, aucun siège n'est acquis d'avance. Les 26 et 27 août 1895, dans les circonscriptions de La Valette, de Cospicua, de Birkirkara ou de Gozo, les électeurs maltais se prononcent sur l'ensemble des quatorze sièges du Conseil du gouvernement, alors que les scrutins précédents avaient laissé plusieurs mandats attribués sans concurrent. Sur 10 426 inscrits, 5 847 votants déposent leur bulletin, soit une participation de 56 pour cent, dans un archipel administré comme colonie de la Couronne britannique.

Le vote se déroule sous la Constitution dite Knutsford, du nom du secrétaire d'État aux colonies qui l'avait mise en place en 1887. Le Conseil du gouvernement comptait quatorze membres élus. Dix étaient désignés dans des circonscriptions uninominales couvrant les principales localités de l'île, de La Valette-Est à l'île de Gozo, en passant par Floriana, ?amrun, Birgu, Senglea, Qormi ou ?ejtun. Les quatre sièges restants revenaient à des catégories particulières de la société maltaise: la noblesse et les propriétaires terriens, les diplômés universitaires, le clergé et la Chambre de commerce.

Dans la première circonscription, La Valette-Est, Sigismondo Savona est réélu avec 493 voix, le score le plus élevé du scrutin. Suivent Eduardo Bonavia, élu à Birgu et Senglea avec 448 voix, et Paolo Sammut, réélu à Gozo avec 427 voix. Giuseppe Bencini l'emporte à Floriana, Pietà, ?amrun et Msida avec 373 voix, lui qui siégeait auparavant comme représentant de la Chambre de commerce. Frenc Mallia recueille 322 voix à Cospicua et ?abbar. Nutar Mallia Tabone est reconduit à Mdina avec 309 voix. Les autres sièges de circonscription reviennent à Ernesto Manara, avec 244 voix pour La Valette-Ouest, Sliema et St. Julian's, à Cesare Darmanin à Qormi avec 209 voix, à Frans Wettinger à Birkirkara avec 208 voix, et à Alfonso Caruana à ?ejtun avec 150 voix.

Les quatre sièges spéciaux confirment la place réservée aux corps constitués. Testaferrata Moroni Viani est élu par la noblesse et les propriétaires terriens avec 168 voix. Alfredo Mifsud représente le clergé avec 199 voix. Edoardo Vella est désigné par la Chambre de commerce avec 152 voix. Salvatore Grech obtient le siège des diplômés avec 112 voix. Le partage des mandats entre suffrage territorial et représentation catégorielle traduisait la nature encore limitée de la vie représentative maltaise, où l'assemblée délibérait mais ne détenait pas le dernier mot.

Le Conseil du gouvernement avait connu une longue évolution sous l'administration britannique. L'archipel, passé sous contrôle de Londres au début du XIXe siècle, était gouverné comme une colonie de la Couronne, l'autorité exécutive étant concentrée entre les mains du gouverneur. La Constitution de 1835 avait institué un Conseil du gouvernement non électif de sept membres, chargé de délibérer sur les projets législatifs et les orientations administratives, mais les décisions finales revenaient au gouverneur. En 1887, le Conseil s'était vu confier un mécanisme de "double contrôle", ouvrant une phase de représentation élargie qui encadrait le scrutin de 1895.

Cette architecture institutionnelle plaçait les élus maltais dans une position ambiguë, appelés à voter et à débattre sans disposer de la pleine maîtrise des affaires de l'île. La période était marquée par la question de la langue, qui opposait les partisans de l'italien, longtemps langue de l'administration, de la justice et des élites cultivées, à ceux qui plaidaient pour un rôle accru de l'anglais dans l'enseignement et les tribunaux. Ce clivage structurait la vie politique maltaise et pesait sur les rapports entre les élus et le pouvoir colonial, l'administration britannique cherchant à promouvoir l'anglais tandis qu'une partie de la classe dirigeante défendait l'héritage italien.

Le scrutin d'août 1895 s'inscrivait dans une séquence électorale que la fragilité du dispositif constitutionnel rendait mouvante. De nouvelles élections seraient organisées dès 1898, signe que l'équilibre trouvé en 1887 ne stabilisait pas durablement la représentation. Les tensions entre le Conseil du gouvernement et l'administration coloniale allaient d'ailleurs conduire, au tournant du siècle, à une révision du régime constitutionnel de l'île.

Le corps électoral de 1895 demeurait étroit. Le droit de vote restait subordonné à des conditions de fortune et d'instruction, si bien que les 10 426 inscrits ne représentaient qu'une fraction d'une population de près de 175 000 habitants. Les scores des élus, souvent compris entre 150 et 500 voix, disent la petite taille des circonscriptions et le poids que pouvaient y exercer les notabilités locales, les familles influentes et le clergé paroissial. Dans un tel cadre, la nouveauté de 1895 tenait moins au nombre de votants qu'au fait, souligné par la presse locale de l'époque, que chaque siège fût réellement brigué par plus d'un candidat, rompant avec l'habitude des mandats attribués sans concurrence.

Le contexte maltais de la fin du XIXe siècle tenait autant à la géographie qu'à la politique. Position stratégique sur la route de Suez, ouverte depuis 1869, l'archipel abritait une base navale britannique majeure en Méditerranée, et Londres surveillait de près l'évolution de ses institutions locales. Le vote des 26 et 27 août 1895, s'il ne modifiait pas la répartition fondamentale du pouvoir entre le gouverneur et les élus, offrait néanmoins à l'électorat maltais l'occasion, rare cette année-là, de disputer réellement chacun des sièges de son assemblée.