Il aura suffi de dix-huit bulletins pour désigner le chef de l'État le plus discret du Pacifique. Réuni dans l'enceinte du Parlement de Yaren, siège du gouvernement de la plus petite république du monde, les députés nauruans ont reconduit mercredi Baron Waqa à la présidence par seize voix contre deux. Aucune campagne télévisée, aucun meeting de masse : à Nauru, le président n'est pas élu au suffrage universel, mais désigné par les dix-neuf membres du Parlement, eux-mêmes issus du scrutin législatif qui s'était tenu quelques jours plus tôt.
Baron Waqa, 57 ans, entame donc un second mandat à la tête de cet îlot de 21 kilomètres carrés et d'environ 10 000 habitants, perdu au nord-est de l'Australie. Ancien enseignant devenu ministre de l'Éducation puis chef de l'État en 2013, il conserve une majorité confortable dans une assemblée où les partis, au sens classique, n'existent pas : les élus se rangent autour de personnalités et d'alliances mouvantes. Le scrutin législatif préalable avait reconduit la plupart des soutiens du président sortant, rendant sa réélection par les députés largement prévisible.
Le résultat, presque unanime, masque une opposition réduite au silence. Plusieurs anciens députés hostiles au gouvernement, suspendus du Parlement lors de la précédente législature, n'ont pu se représenter ou ont vu leur candidature entravée. Ce groupe, que la presse australienne surnomme les « dix-neuf de Nauru », dénonce depuis des mois une dérive autoritaire. Le gouvernement, lui, rejette ces accusations et met en avant la stabilité retrouvée d'un pays longtemps secoué par les crises politiques et l'effondrement de ses finances.
Car l'histoire de Nauru est celle d'une fortune dilapidée. L'île a vécu, dans les années 1970 et 1980, l'un des revenus par habitant les plus élevés de la planète, grâce à l'extraction du phosphate accumulé par des millénaires de fientes d'oiseaux marins. L'épuisement du gisement a laissé derrière lui un paysage lunaire de roches éventrées et des caisses vides. Depuis, l'économie repose sur une ressource d'un autre ordre : le centre régional de traitement des demandeurs d'asile financé par Canberra, où l'Australie transfère les migrants interceptés en mer avant qu'ils n'atteignent ses côtes.
Ce centre est devenu le poumon budgétaire de l'île et le nœud de sa relation avec l'Australie. Les organisations de défense des droits humains dénoncent régulièrement les conditions de détention des demandeurs d'asile qui y sont maintenus, parfois durant des années. Amnesty International et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés ont réclamé la fermeture du dispositif. Le gouvernement Waqa, dont les finances dépendent largement des versements australiens, défend au contraire un partenariat qu'il juge vital pour l'emploi et les recettes de l'État.
L'accès de la presse étrangère à Nauru reste, lui, verrouillé. Le gouvernement a porté à 8 000 dollars australiens le coût du visa réservé aux journalistes, une somme non remboursable même en cas de refus. Résultat : les correspondants internationaux ont pratiquement déserté l'île, et l'information sur la vie politique nauruane circule surtout par les médias publics locaux et les canaux officiels. Cette réélection s'est ainsi jouée loin des caméras, dans une opacité que les organisations de liberté de la presse pointent du doigt.
Indépendante depuis 1968, après des décennies d'administration allemande puis australienne et une exploitation minière conduite par des puissances étrangères, Nauru n'a jamais réussi à convertir sa manne éphémère en développement durable. Les fonds souverains constitués à l'âge d'or du phosphate ont fondu dans des placements hasardeux, laissant l'État exsangue. La génération au pouvoir aujourd'hui, dont Baron Waqa est issu, a grandi dans l'opulence et gouverne dans la pénurie, contrainte de louer à l'Australie ce qui reste de souveraineté négociable : sa géographie et son droit d'accueillir des migrants indésirables ailleurs.
La reconduction de Baron Waqa assure la continuité de la ligne diplomatique de l'île, notamment sa reconnaissance de Taïwan face à Pékin, un positionnement rare dans une région où la Chine étend son influence à coups d'investissements. Le président sortant a fait de cette fidélité à Taipei un marqueur de sa politique étrangère, à rebours de plusieurs de ses voisins insulaires qui ont basculé vers la Chine populaire.
Devant le Parlement de Yaren, mercredi, la cérémonie a été brève. Le nouveau mandat s'ouvre sur les mêmes équilibres que le précédent : une majorité solide, une opposition marginalisée et une dépendance financière assumée envers l'Australie. Baron Waqa dirigera pour trois ans encore une république qui tient dans un seul regard, mais dont chaque décision, du sort des réfugiés à l'alignement diplomatique, dépasse largement ses vingt et un kilomètres carrés. Le prochain vote se jouera, comme celui-ci, entre dix-neuf députés.