Le 20 mai 1990, les Roumains votaient pour la première fois depuis un demi-siècle. Ils n'avaient aucune chance de changer quoi que ce soit.
Ion Iliescu avait tout préparé. Ancien apparatchik discrètement mis à l'écart par Ceau?escu pour avoir murmuré des critiques, il avait su tirer profit de sa disgrâce relative pour se revendiquer d'une légitimité de façade de réformateur. Quand les chars se turent en décembre 1989, ce fut lui qui s'empara du micro de la télévision d'État. Lui qui, depuis les studios du boulevard Doroban?i, inventa le Front de Salut National avant même que la fumée des combats ne se dissipe. Et lui encore qui, après avoir juré ne jamais transformer le Front en parti de gouvernement, renia cet engagement moins de six semaines plus tard.
Les institutions, il les contrôlait toutes. Les maires de campagne et les directeurs d'usines avaient changé d'étiquette du jour au lendemain, gardant leurs postes, leurs privilèges et leur impunité. Le Conseil provisoire d'union nationale, présenté comme un gage d'ouverture à l'opposition, avait été méthodiquement dilué par une quarantaine de partis satellites créés de toutes pièces. La télévision d'État émettait en continu comme une antenne de sa campagne. Quant aux imprimeries nationales, elles tombaient en panne avec une régularité suspecte dès lors qu'un journal d'opposition cherchait à s'y faire imprimer.
Ses adversaires — Radu Câmpeanu rentrant de Paris, Ion Ra?iu de Londres — ne comprirent jamais vraiment contre quoi ils se battaient. Ils croyaient disputer une élection. C'était autre chose.
La mécanique électorale déployée ce 20 mai relevait d'un calibrage soviétique. Dans les urnes itinérantes officiellement réservées aux malades et aux vieillards, des centaines de milliers de bulletins voyageaient sous la supervision exclusive des agents du Front. Dans les villages de Moldavie et de Valachie, les paysans s'entendaient dire que leur maigre parcelle de terre restituée après la révolution serait reprise, que leur retraite serait suspendue, s'ils ne votaient pas pour la rose. Les observateurs internationaux documentèrent l'ensemble : l'absence de secret du vote, les isoloirs que des familles entières traversaient ensemble, les présidents de bureau qui contrôlaient les bulletins avant de les glisser dans l'urne. Ils écrivirent des rapports. Personne ne s'en empara.
Le résultat fut à la mesure de la machine : 85 % pour Iliescu à la présidentielle, plus de 66 % pour le Front aux législatives. Ra?iu tomba sous les 5 %. Câmpeanu péniblement au-dessus de 10. Les analystes notèrent que la fraude, massive et documentée, n'avait probablement pas changé grand-chose à la tendance de fond : la peur du vide, trente ans de conditionnement totalitaire, et la télévision avaient suffi.
Ce que la victoire d'Iliescu ne solda pas, en revanche, c'est la Place de l'Université. Depuis fin avril, des milliers d'étudiants campaient au cœur de Bucarest, exigeant l'application de l'article 8 de la Proclamation de Timi?oara — l'interdiction faite aux anciens cadres communistes d'accéder à des fonctions publiques. Ils refusèrent de partir après la proclamation des résultats. Iliescu les traita publiquement de *golani* — voyous. Les manifestants reprirent le mot sur des badges, en firent leur étendard.
La réponse vint à la mi-juin. Des milliers de mineurs de la vallée du Jiu débarquèrent à Bucarest dans des trains affrétés, gourdins et barres de fer à la main, guidés à travers les rues par des individus en civil dont l'appartenance aux services de renseignement ne faisait guère de doute. Pendant trois jours, ils chassèrent les étudiants à coups de câbles métalliques, saccagèrent les sièges de l'opposition, détruisirent les locaux des journaux indépendants. Iliescu les reçut au pavillon des expositions pour les remercier de leur *sens civique*.
Les images parcoururent les rédactions européennes. Les chancelleries suspendirent le rapprochement avec la Communauté européenne. Les investisseurs étrangers repartirent. La Roumanie n'intégra le Conseil de l'Europe qu'en 1993 — trois ans de retard payés cash pour quelques jours de terreur.
Ce scrutin du 20 mai 1990 n'avait pas été volé. Il avait été fabriqué, en amont, avec méthode. La fraude du jour J n'était que la couche de vernis sur un édifice bâti depuis janvier. La démocratie roumaine naissait avec une fracture inaugurale que dix ans mettraient à se refermer — à peine.