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KAZAKHSTAN - ANNIVERSAIRE

Kassym-Jomart Tokaïev, l'homme qui a dit : tirez

KAZAKHSTAN - ANNIVERSAIRE Photo : Facebook du PR

Le 7 janvier 2022, à la télévision nationale kazakhe, une voix monocorde prononce l'un des ordres les plus meurtriers de l'histoire récente de l'Asie centrale. Tirer pour tuer, sans sommation. Les manifestants que le président qualifie de bandits et de terroristes. Au total, deux cent trente-huit morts entre le 2 et le 11 janvier, dont la grande majorité à Almaty. Ce qui trouble, dans cette séquence, ce n'est pas seulement la violence de l'ordre — c'est l'identité de celui qui l'a donné. Kassym-Jomart Tokaïev n'est pas un général, ni un homme des services. C'est un diplomate de carrière, ancien haut fonctionnaire des Nations Unies, polyglotte réputé pour sa prudence. Ce jour-là, il brûle définitivement l'image de technocrate effacé qui l'avait porté au sommet.

Il est né le 17 mai 1953 à Alma-Ata, dans le confort intellectuel de la nomenklatura kazakhe. Il fête aujourd'hui ses 73 ans.

Son père, Kemel Tokaïev, était un vétéran décoré de la Seconde Guerre mondiale reconverti en romancier policier ; sa mère enseignait à l'Institut pédagogique des langues étrangères. L'environnement façonne l'homme : maîtrise du verbe, ouverture sur l'extérieur. En 1970, il entre à l'Institut d'État des relations internationales de Moscou, la fabrique de l'élite diplomatique et du renseignement soviétique, où il choisit de se spécialiser sur le monde sinophone. Diplômé en 1975, il est affecté à Singapour, puis à Pékin, où il parfait sa connaissance des arcanes du pouvoir chinois à l'Institut des langues. Jusqu'en 1991, il gravit les échelons de la représentation soviétique en Chine, de deuxième secrétaire à conseiller, se forgeant une réputation d'expert incontournable des relations sino-soviétiques.

L'effondrement de l'URSS redistribue les destins. Le Kazakhstan indépendant de Noursoultan Nazarbaïev doit construire un appareil d'État de toutes pièces. Tokaïev rentre à Alma-Ata. Nommé vice-ministre des Affaires étrangères en mars 1992, il devient rapidement la cheville ouvrière de la diplomatie kazakhe — un pays grand comme l'Europe occidentale, coincé entre Moscou et Pékin, qui hérite du quatrième arsenal nucléaire mondial. C'est lui qui orchestre la dénucléarisation, maintenant les négociations sous l'égide du Conseil de sécurité face aux pressions russes. Sa signature au bas du Traité d'interdiction complète des essais nucléaires en 1996, puis son implication dans la création d'une zone exempte d'armes nucléaires en Asie centrale, lui valent une stature internationale. Les chancelleries occidentales voient en lui le visage rassurant d'un régime aux penchants de plus en plus autoritaires — et Nazarbaïev, conscient de l'intérêt, s'appuie totalement sur son ministre pour attirer les investisseurs étrangers vers les immenses réserves d'hydrocarbures de la Caspienne.

En mars 1999, la carrière du diplomate prend un tournant politique. Nommé vice-Premier ministre puis chef du gouvernement en octobre de la même année, il supervise une période de croissance spectaculaire — le PIB bondit de plus de treize pour cent en 2001. C'est aussi l'époque de son seul combat politique ouvert. En novembre 2001, lors d'un entretien télévisé, il menace de démissionner si Nazarbaïev ne sanctionne pas un groupe de ministres réformateurs qu'il accuse d'entraver l'exécutif. Six membres du cabinet sont limogés. Mais l'épisode laisse des traces, et en janvier 2002, arguant de son opposition à la concentration des pouvoirs, il remet sa démission — geste qui aurait pu signer sa disgrâce. Il est immédiatement nommé secrétaire d'État et retrouve le ministère des Affaires étrangères, qu'il occupera jusqu'en 2007.

Nommé président du Sénat en 2007, il occupe le deuxième poste constitutionnel de l'État. Son éloquence posée, son refus systématique de se constituer une base politique personnelle en font le candidat idéal à un rôle de représentation. En avril 2011, les Nations Unies le nomment directeur général de l'Office de Genève — premier représentant asiatique à occuper cette fonction. Deux ans et demi de multilatéralisme, loin des luttes de clans d'Astana. En octobre 2013, rappelé au Kazakhstan, il reprend la présidence du Sénat. Nazarbaïev vieillit et prépare sa succession : il lui faut un homme loyal, sans ambitions démesurées. Le 19 mars 2019, la démission télévisée du premier président surprend tout le monde. Le lendemain, Tokaïev prête serment.

Ses premières années au pouvoir ressemblent à un exercice de funambulisme. Nazarbaïev conserve le titre de chef de la nation, la présidence à vie du Conseil de sécurité, la direction du parti. Le nouveau chef de l'État est tenu de le consulter sur tout. Il pousse l'allégeance jusqu'à rebaptiser la capitale du prénom de son mentor. Pour la population et les observateurs internationaux, le verdict est simple : un président de façade, un diplomate courtois chargé de rassurer les marchés pendant que l'ancien clan tient les rênes.

La rupture se produit dans le sang. Le 2 janvier 2022, ce qui commence comme une manifestation locale dans la ville pétrolière de Janaozen contre la hausse du prix du gaz se transforme en soulèvement national. La colère ne se cristallise pas sur Tokaïev mais sur l'héritage de Nazarbaïev — des statues du premier président sont abattues, des bâtiments gouvernementaux pris d'assaut à Almaty. Face à des forces de sécurité qui semblent passives, le président joue sa survie. Le 5 janvier, il prend personnellement la tête du Conseil de sécurité, évinçant brutalement son mentor. Le lendemain, il invoque une tentative de coup d'État orchestrée par des terroristes internationaux et appelle l'Organisation du traité de sécurité collective. Un contingent officiellement estimé à un peu plus de deux mille soldats russes et alliés — certaines sources évoquant jusqu'à cinq mille hommes — sécurise les infrastructures stratégiques. L'ordre du 7 janvier scelle la fin de la dualité du pouvoir.

Ce que le Janvier sanglant lui offre, paradoxalement, c'est l'occasion de devenir vraiment président. Dans les mois qui suivent, il procède à une purge méthodique, écartant les proches de Nazarbaïev des postes clés des renseignements et des entreprises publiques. Un référendum constitutionnel en juin 2022 limite le mandat présidentiel à un septennat unique et abolit les privilèges légaux de l'ancien président. En novembre, il remporte une élection anticipée dans un paysage politique expurgé de toute opposition réelle.

Sur la scène internationale, la guerre russe en Ukraine le force à recomposer sa diplomatie. Il refuse de reconnaître les républiques séparatistes du Donbass devant Poutine, tout en maintenant les flux commerciaux avec Moscou et en consolidant le partenariat avec Pékin. Il accueille les Russes qui fuient la conscription, projetant l'image d'un État refuge — tout en emprisonnant ses propres opposants. À l'approche de ses soixante-treize ans, des cercles diplomatiques font circuler des spéculations, non confirmées par aucune source officielle, selon lesquelles il envisagerait une candidature au secrétariat général des Nations Unies. Une porte de sortie prestigieuse pour celui qui a conquis le pouvoir par le verbe et l'a conservé par le feu.