Né le 8 mars 1961 sous le patronyme d’Abduqohir Abdurasulovich Nazirov, celui qui liera son destin à l’histoire de l’Asie centrale voit le jour dans la bourgade rurale de Kistakuz, située dans le district de Ghafurov. Cette terre appartient à la vaste région de Sughd, jadis désignée sous l’appellation de Leninabad, province septentrionale qui forme l’un des principaux cœurs agricoles et industriels du Tadjikistan. Le contexte politique de cette naissance est celui de l’Union des républiques socialistes soviétiques tardive, où le développement des grandes infrastructures hydrauliques et la culture intensive du coton structurent profondément la vie matérielle dans les vallées irriguées d’Asie centrale. L’enfance du futur dirigeant s’inscrit dans cette matrice idéologique et économique, marquée par la volonté de domestiquer l’eau et de transformer la terre au moyen de la technique et de la planification étatique, dans un environnement où les paysages cotonniers occupent une place dominante autour de son village natal. Il fête aujourd'hui ses 65 ans.
Il choisit de prolonger cette orientation en s’engageant dans des études supérieures d’ingénierie agronomique et hydraulique. Dans la seconde moitié des années soixante?dix, il intègre l’université agricole du Tadjikistan, institution d’État chargée de former les cadres techniques de la république, et s’y spécialise en ingénierie hydraulique, discipline stratégique dans cet espace enclavé où les fleuves Amou?Daria et Syr?Daria structurent les frontières et l’irrigation. En obtenant son diplôme supérieur en 1982, le jeune ingénieur s’insère de plain?pied dans l’appareil productif soviétique, au sein des structures de construction et d’aménagement des réseaux d’eau. Sa carrière débute de manière pragmatique sur le terrain, où il exerce successivement les fonctions d’ingénieur, de chef ingénieur, puis de responsable d’unités de production avant de diriger l’entreprise étatique Tajiksovkhozstroy, spécialisée dans les travaux liés au secteur agricole.
La fin de la décennie quatre?vingt et le basculement vers les années quatre?vingt?dix marquent une rupture majeure pour l’ensemble de la région. La dislocation de l’Union soviétique à la fin de l’année 1991 précipite le Tadjikistan vers une indépendance non préparée, rapidement suivie par une guerre civile qui meurtrit le pays jusqu’à la signature des accords de paix en 1997. Dans ce contexte de recomposition institutionnelle et de difficultés économiques, la province de Sughd conserve néanmoins une importance administrative et économique particulière par rapport à d’autres régions plus directement affectées par les combats. C’est au terme de cette période troublée que le profil d’administrateur technique d’Abduqohir Nazirov, forgé dans la gestion d’entreprises publiques liées au secteur de l’eau et de l’agriculture, attire l’attention des nouvelles autorités en voie de consolidation à Douchanbé sous la direction d’Emomali Rahmon.
L’aube du nouveau millénaire coïncide avec son accession officielle aux plus hautes sphères du gouvernement national. En janvier 2000, il est nommé ministre de la bonification et des ressources en eau, portefeuille hautement stratégique dans un pays où la maîtrise de cette ressource vitale conditionne l’agriculture et l’énergie. Durant les six années qu’il passe à la tête de ce ministère, jusqu’en décembre 2006, il participe à la gestion d’un réseau d’irrigation hérité de la période soviétique et à la défense des intérêts du Tadjikistan dans un environnement régional marqué par les tensions sur le partage des eaux avec les États voisins, notamment l’Ouzbékistan situé en aval. Son passage au sein de ce ministère contribue à façonner l’image publique d’un grand commis de l’État, d’un technocrate loyal capable de traduire les grandes orientations politiques en politiques sectorielles concrètes dans le domaine de l’eau.
Sa trajectoire prend une dimension politique plus prononcée à partir de la fin de l’année 2006. Le 2 décembre 2006, il est nommé chef de l’administration de la région de Sughd à titre intérimaire, avant d’être officiellement confirmé dans ses fonctions de gouverneur le 27 février 2007. Assumer la direction de cette province septentrionale, qui constitue un centre de pouvoir économique majeur de la république, représente un signe de confiance important de la part du pouvoir central. C’est au cours de cette période, en mai 2007, qu’il adopte officiellement le nom de Qohir Rasulzoda, dans le cadre d’une loi promue par le président Emomali Rahmon visant à modifier les patronymes et à marquer symboliquement une prise de distance avec les suffixes hérités de la période soviétique. Ce geste identitaire s’inscrit pleinement dans un projet plus large de redéfinition de l’identité nationale et confirme son insertion dans la nouvelle élite politique du pays.
Dans l’exercice quotidien de ses fonctions de gouverneur de Sughd, il s’attache à la gestion du tissu industriel régional, à la modernisation des infrastructures de transport et à la promotion des investissements, dans un territoire frontalier appelé à jouer un rôle clé dans le développement économique du Tadjikistan. Parallèlement à ces responsabilités, il poursuit sa formation et obtient en 2008 un diplôme supérieur à l’Académie présidentielle russe de l’économie nationale et de l’administration publique, avec un degré en sciences techniques, consolidant ainsi son profil de dirigeant doté d’une double légitimité technique et politique. Son mandat à la tête de la région de Sughd renforce sa position au sein des institutions, notamment avec son élection comme premier vice?président de l’Assemblée nationale en décembre 2007 puis en avril 2010, ce qui le place au cœur de l’architecture parlementaire tadjike. Le 23 novembre 2013 marque un tournant supplémentaire dans sa carrière, avec sa nomination en qualité de Premier ministre du Tadjikistan, en remplacement d’Oqil Oqilov, dans un système politique où l’exécutif demeure fortement structuré autour de la présidence d’Emomali Rahmon.
L’étude de son action gouvernementale met en lumière la nature spécifique de la fonction primatoriale au sein de l’architecture institutionnelle tadjike. Le Premier ministre ne constitue pas une force politique indépendante, mais exerce surtout un rôle de coordination et de mise en œuvre des décisions arrêtées par le président, qui concentre l’essentiel du pouvoir exécutif. Dans ce cadre, la supervision politique des grands chantiers hydrauliques et énergétiques, au premier rang desquels le barrage hydroélectrique de Rogoun, s’inscrit dans le prolongement de la spécialisation initiale de Qohir Rasulzoda en matière d’ingénierie hydraulique. Plusieurs déplacements officiels sur le site de Rogoun, aux côtés du président et des responsables de l’entreprise publique en charge du projet, témoignent de son implication institutionnelle dans le suivi de ce programme présenté comme décisif pour l’indépendance énergétique du pays. Dans un paysage politique caractérisé par une forte présidentialisation, la figure du Premier ministre apparaît ainsi comme celle d’un technocrate de haut niveau, chargé de veiller à l’exécution administrative et économique des grandes orientations définies au sommet de l’État.
Au fil du temps, l’itinéraire de Qohir Rasulzoda illustre la manière dont les institutions post?soviétiques du Tadjikistan se sont consolidées autour de profils issus à la fois des milieux techniques et des structures administratives d’époque soviétique. Parti des entreprises de construction hydrauliques et des organisations agricoles d’une région cotonnière, il gravit progressivement les échelons jusqu’à occuper la fonction de Premier ministre, incarnant la continuité d’un État où les compétences technico?administratives restent au cœur du pouvoir exécutif. La trajectoire de cet ingénieur devenu chef de gouvernement, étroitement associée aux grands dossiers de l’eau et de l’énergie, rappelle que dans ce pays montagneux d’Asie centrale, la maîtrise patiente et rigoureuse des ressources hydrauliques demeure l’une des clés de la stabilité politique et du développement économique.