DERNIÈRES ACTUALITÉS

EPOC - ANALYSE

L'Amérique de Trump : le nouveau visage du caudillisme ?

EPOC - ANALYSE

Le Capitole brillait de tous ses feux ce mardi soir. Sur le Mall, les drapeaux claquaient dans le vent glacial de février, indifférents à la tension qui régnait à l'intérieur de l'hémicycle. Dans les travées du Congrès, républicains et démocrates se faisaient face comme deux nations étrangères contraintes de partager le même toit. Alors que les Jeux Olympiques de Milan venaient de s'éteindre dimanche dernier à l'Arena de Vérone dans un dernier souffle de fraternité sportive, Washington rappelait brutalement le monde à sa réalité politique.

Donald Trump vient de conclure son discours sur l'état de l'Union. Pendant près de deux heures — un record historique —, le 47e président des États-Unis a tenu la Chambre des représentants en haleine, ou en otage, selon le côté de l'allée où l'on siège. Pour l'observateur étranger, habitué aux codes solennels de la démocratie américaine, la scène avait quelque chose de dissonant. Pour qui connaît l'histoire politique de l'Amérique latine, elle avait un air de déjà-vu.

Ce soir, le Capitole ressemblait moins au temple de la démocratie jeffersonienne qu'au palais de Miraflores à Caracas au début des années 2000. La performance de Donald Trump, qui a progressivement glissé hors du cadre du prompteur au fil des longues minutes pour plonger dans un registre improvisé et offensif, a basculé dans ce que les politologues qualifient de « populisme performatif ».

La rhétorique employée marque une rupture définitive avec la tradition présidentielle américaine. Là où ses prédécesseurs utilisaient le « nous » pour tisser le récit d'une nation unifiée, Trump a saturé l'espace sonore de « je ». Cette fusion rhétorique entre le destin du chef et celui du peuple est la signature des leaders personnalistes comme Hugo Chávez ou Juan Perón.

L'ancien président vénézuélien avait son émission Aló Presidente pour court-circuiter les institutions ; Trump a transformé l'adresse à la nation en un meeting de campagne permanent. Lorsqu'il a désigné les bancs de l'opposition et la galerie de la presse comme les adversaires du redressement national, il a réactivé la mécanique binaire chère à Fidel Castro : le peuple pur contre l'anti-peuple, la patrie contre les traîtres. Cette violence verbale, normalisée depuis 2016, a atteint cette nuit une précision chirurgicale. Le président a ainsi pris à partie des juges fédéraux dont les décisions ont bloqué ses décrets — certains ensuite invalidés par la Cour suprême —, soulignant ce qu'il présente comme une guerre entre le pouvoir exécutif légitime et des contre-pouvoirs qu'il juge illégitimes.


La dérive n'est pas seulement sémantique. Elle est structurelle. Le projet annoncé ce soir de placer les agences de régulation indépendantes sous le contrôle direct de la Maison-Blanche — au nom de l'efficacité — rappelle les manœuvres des dirigeants autoritaires pour démanteler les contre-pouvoirs.

Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, dans leurs travaux sur la mort des démocraties, alertent depuis des années sur ce phénomène. Ce discours de février 2026 en fournit l'illustration clinique. La rhétorique de Trump à l'égard des médias d'opposition — qualifiés d'ennemis de la prospérité nationale — s'inscrit dans une logique d'intimidation institutionnelle que Rafael Correa avait théorisée en Équateur : maintenir une façade démocratique tout en vidant les institutions de leur substance contestataire.

Dans la salle, l'atmosphère était électrique. Les républicains scandaient son nom, transformant l'hémicycle en arène. Ce culte de la personnalité, où la loyauté envers l'homme supplante le respect de la Constitution, est le symptôme le plus aigu de cette « latino-américanisation » de la politique américaine. Le Parti républicain ne fonctionne plus comme une coalition d'intérêts, mais comme un mouvement péroniste : vertical, émotionnel et centré sur le chef.

Il serait pourtant intellectuellement paresseux de pousser l'analogie jusqu'à la caricature. Donald Trump n'est pas un révolutionnaire socialiste, et les États-Unis ne sont pas Cuba. Les divergences idéologiques et économiques restent fondamentales.

Le populisme latino-américain du XXe siècle, de Cárdenas à Chávez, s'est construit sur l'étatisation de l'économie et la redistribution massive des richesses vers les classes populaires. Le projet trumpiste réaffirmé ce soir est aux antipodes : c'est un populisme de l'offre. Dérégulation massive, baisses d'impôts pour les corporations et privatisation des services publics. Là où Castro expropriait la bourgeoisie, Trump cherche à coopter les élites économiques en leur offrant un marché protégé par des barrières douanières, à condition qu'elles fassent allégeance.

La biographie du dirigeant impose aussi une distinction majeure. Chávez et Perón étaient des militaires, formés dans la culture de la hiérarchie et du commandement de caserne. Fidel Castro était un guérillero. Donald Trump reste un promoteur immobilier new-yorkais. Sa conception de l'autorité est transactionnelle, non martiale. Il ne cherche pas à créer un « homme nouveau » comme les idéologues communistes, mais à conclure le « deal » ultime où il gagne à tous les coups.

Enfin, la résilience du tissu économique américain diffère radicalement des économies de rente pétrolière. Si Trump peut intimider une entreprise automobile, il ne peut pas nationaliser la Silicon Valley d'un trait de plume. Le marché américain, avec sa profondeur et sa complexité, offre une résistance passive que les économies centralisées n'ont jamais eue.

Néanmoins, l'Amérique qui se réveille ce matin a changé. Le discours de cette nuit a confirmé que les garde-fous institutionnels, s'ils existent encore sur le papier, sont devenus poreux. La rhétorique du « sauveur providentiel » justifie désormais toutes les transgressions.

En sortant du Capitole, le président a laissé derrière lui une institution affaiblie, polarisée à l'extrême, où le compromis est devenu synonyme de trahison. C'est peut-être là le véritable point commun avec les expériences autoritaires du Sud : la conviction instillée dans l'esprit de chaque citoyen que l'adversaire politique n'est plus un compatriote avec qui l'on est en désaccord, mais un danger existentiel qu'il faut éliminer.

Sur les chaînes d'info en continu américaines, les analystes décortiquent déjà les petites phrases, cherchant un sens politique rationnel là où il n'y a plus que l'affirmation brute de la puissance. Washington n'est pas devenue une république bananière, mais l'architecture de sa démocratie grince sous le poids d'un homme qui a décidé qu'elle était trop étroite pour lui.