C'était un dimanche de février, sec et poussiéreux comme le sont souvent les hivers en Amérique centrale. Ce 3 février 2019, le Salvador ne s'apprêtait pas simplement à choisir un nouveau chef d'État, mais à signer l'acte de décès d'un système politique tout entier. Dans les rues de San Salvador, l'ambiance n'était pas à la fête démocratique traditionnelle, faite de drapeaux partisans et de hymnes révolutionnaires ou patriotiques, mais plutôt à une attente fébrile, celle d'une rupture violente avec le passé. Le petit pays, le plus densément peuplé du continent, suffoquait depuis des décennies. Il étouffait sous la double étreinte d'une criminalité endémique qui en avait fait la nation la plus meurtrière au monde hors zone de guerre et d'une corruption politique qui avait fini par rendre indistincts les ennemis d'hier. Ce jour-là, les Salvadoriens se sont rendus aux urnes avec la volonté froide de renverser la table, portés par un homme de trente-sept ans qui avait troqué le costume cravate pour le blouson de cuir et la casquette de baseball portée à l'envers.
Pour comprendre la tectonique de ce séisme politique, il faut remonter bien au-delà de la campagne de 2019. Le Salvador vivait jusqu'alors sous le régime issu des accords de paix de Chapultepec, signés en 1992 au Mexique. Ces accords avaient mis fin à douze années d'une guerre civile atroce qui avait laissé soixante-quinze mille morts et des cicatrices profondes dans le tissu social. De ce conflit était né un bipartisme parfait, une alternance réglée comme du papier à musique entre les deux belligérants d'autrefois : l'Alliance républicaine nationaliste, ou ARENA, représentant la droite conservatrice et les intérêts de l'oligarchie terrienne et financière, et le Front Farabundo Martí de libération nationale, le FMLN, l'ancienne guérilla marxiste reconvertie en parti de gouvernement. Durant près de trente ans, ces deux forces se sont partagé le pouvoir, mais elles ont fini par partager aussi les vices de l'État. La corruption est devenue le trait d'union entre les anciens ennemis. Les présidents successifs, qu'ils viennent de la droite comme Antonio Saca ou de la gauche comme Mauricio Funes, ont fini leurs mandats englués dans des scandales de détournements de fonds publics vertigineux, souvent en fuite ou en prison.
Mais le terreau sur lequel a prospéré la colère populaire n'était pas seulement moral, il était physique, charnel. Le pays était pris en otage par les maras, ces bandes criminelles ultra-violentes, la Mara Salvatrucha et le Barrio 18, nées dans les rues de Los Angeles et exportées au Salvador par les vagues d'expulsions américaines. Ces gangs avaient instauré un véritable État dans l'État, prélevant l'impôt par l'extorsion, décidant de la vie et de la mort dans les quartiers populaires, et forçant des milliers de jeunes à l'exil vers le nord. La réponse des partis traditionnels avait oscillé entre une main de fer inefficace et des trêves secrètes et honteuses avec les chefs de gangs, achetant une paix précaire contre des avantages pénitentiaires. En 2019, le citoyen salvadorien moyen ne croyait plus en la politique, il cherchait un sauveur ou un vengeur. C'est dans ce vide abyssal qu'a surgi Nayib Bukele.
L'homme qui s'est présenté devant les électeurs n'était pas un inconnu, mais il a réussi le tour de force de se présenter comme un étranger au système dont il était pourtant issu. Ancien maire de Nuevo Cuscatlán puis de la capitale San Salvador sous les couleurs du FMLN, il avait été expulsé du parti de gauche pour dissidence, ce qui lui a permis de parfaire sa légende de rebelle. Pour l'élection de 2019, empêché d'enregistrer son propre mouvement, Nuevas Ideas, il a dû faire preuve d'un opportunisme tactique redoutable en s'alliant à la dernière minute avec GANA, un parti de droite dissidente, un véhicule électoral dont il a ignoré les couleurs pour imposer les siennes : le cyan, couleur de l'espoir et du renouveau, loin du rouge sang et du bleu tricolore qui saturaient l'imaginaire politique local. Sa campagne fut un chef-d'œuvre de communication moderne, contournant les médias traditionnels qu'il accusait de mentir pour s'adresser directement au peuple via les réseaux sociaux, Facebook et Twitter en tête.
Il n'a pas participé aux débats télévisés, refusant de se placer au même niveau que ses adversaires qu'il qualifiait avec mépris de « les mêmes de toujours ». Ses rivaux, Carlos Calleja pour l'ARENA, un riche héritier d'une chaîne de supermarchés au charisme limité, et Hugo Martínez pour le FMLN, un diplomate compétent mais usé par le bilan catastrophique du président sortant Sánchez Cerén, paraissaient appartenir à un siècle révolu. Le programme de Bukele était flou, tenant en quelques slogans percutants sur la lutte contre la corruption : « L'argent suffit quand personne ne le vole ». Il ne promettait pas une idéologie, il promettait une efficacité managériale et une rupture générationnelle. Il incarnait ce dégagisme qui soufflait alors sur le monde, mais avec une touche tropicale et milléniale singulière.
Le jour du scrutin, les résultats furent sans appel, confirmant ce que tous les sondages avaient prédit mais que l'élite refusait de croire. Nayib Bukele l'emporta dès le premier tour avec cinquante-trois pour cent des voix, écrasant le candidat de l'ARENA qui plafonnait à trente-deux pour cent et humiliant le FMLN, relégué à un insignifiant quatorze pour cent. Pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, le président élu n'appartenait ni à l'armée ni à la guérilla. C'était une victoire nette, incontestable, qui lui donnait une légitimité massive. Il avait réussi à fédérer le vote des jeunes urbains, des classes moyennes exaspérées et d'une diaspora massive qui, bien que votant peu, influence considérablement les opinions des familles restées au pays grâce aux remises migratoires qui soutiennent l'économie nationale.
L'analyse de ce scrutin révèle une mutation profonde de la démocratie représentative. Les Salvadoriens n'ont pas voté pour un programme détaillé de réforme agraire ou fiscale ; ils ont voté pour une incarnation, pour une esthétique de l'autorité. Ils ont remis les clés de la maison à un homme qui leur promettait de nettoyer les écuries d'Augias, sans trop se soucier des méthodes qu'il emploierait. C'était un chèque en blanc signé par une population à bout de nerfs. La victoire de 2019 contenait en germe tout ce qui allait suivre. Dès sa prise de fonction, le nouveau président a montré que son mépris pour les institutions intermédiaires n'était pas une posture de campagne mais une méthode de gouvernement.
Si l'on observe cette élection avec le recul que nous offre notre position en 2026, elle apparaît comme le prologue d'une transformation radicale du Salvador, pour le meilleur et pour le pire. Ce qui n'était en 2019 qu'une promesse de rupture est devenu, sept ans plus tard, un modèle de gouvernance autoritaire plébiscité. La comparaison entre la situation au moment de l'élection et la réalité actuelle est saisissante. En 2019, le Salvador était le pays de la peur ; aujourd'hui, la peur a changé de camp. La guerre totale déclarée aux gangs, permise par un état d'exception devenu permanent, a effondré les taux d'homicide à des niveaux européens. Les quartiers autrefois interdits sont redevenus accessibles. Cette pacification spectaculaire est le socle de granit sur lequel repose la popularité inaltérable du président.
Cependant, cette sécurité retrouvée a eu un prix que l'élection de 2019 ne laissait qu'entrevoir : le démantèlement méthodique de l'État de droit. L'homme qui dénonçait la dictature du bipartisme a instauré une hégémonie du parti unique. L'indépendance de la justice a été liquidée, l'assemblée législative transformée en chambre d'enregistrement. La réélection triomphale de 2024, pourtant interdite par la lettre de la Constitution, et la récente réforme de 2025 permettant une présidence quasi illimitée, trouvent leur légitimité dans ce scrutin originel de 2019. C'est à ce moment-là que le lien direct, presque mystique, entre le leader et le peuple a été scellé, au-dessus des lois et des contre-pouvoirs.
L'économie, qui était un enjeu majeur en 2019 avec des promesses de modernisation et d'attraction des investissements, offre un bilan plus contrasté aujourd'hui. Le pari audacieux et erratique du Bitcoin, adopté comme monnaie légale, n'a pas transformé le Salvador en Singapour de l'Amérique centrale. La pauvreté reste prégnante, et si les Salvadoriens ne fuient plus la violence des gangs, ils continuent de chercher des opportunités économiques ailleurs. Mais l'illusion de 2019 a fonctionné sur l'essentiel : la restauration de la fierté nationale. Nayib Bukele a su jouer sur ce sentiment, transformant chaque critique internationale sur ses dérives autoritaires en une attaque contre la souveraineté du peuple salvadorien.
L'élection du 3 février 2019 restera dans l'histoire comme le moment où une démocratie libérale imparfaite et corrompue a été volontairement sacrifiée par ses citoyens sur l'autel de la sécurité et de l'efficacité. Elle marque l'entrée de l'Amérique latine dans une nouvelle ère, celle du populisme punitif, où les droits de l'homme sont perçus comme des obstacles à la tranquillité publique. Les candidats défaits de l'époque, Calleja et Martínez, sont tombés dans les oubliettes de l'histoire, symboles d'un monde d'avant qui, malgré ses garde-fous institutionnels, n'avait pas su protéger sa population.
En 2026, le Salvador n'est plus ce petit pays oublié et violent. Il est devenu un laboratoire politique observé par le monde entier, où l'on teste la résistance des libertés individuelles face à la demande d'ordre. Le jeune président à la casquette a vieilli, son pouvoir s'est durci, cristallisé en un système qui ne tolère plus la contradiction. Mais tout cela était déjà là, en filigrane, dans l'enthousiasme de ce dimanche de février 2019, lorsque le Salvador a décidé de croire qu'un seul homme pouvait incarner à lui seul le destin de toute une nation. Ce fut le jour où le pays a choisi de troquer ses chaînes contre une main de fer, espérant que celle-ci serait plus juste, ou du moins, plus protectrice.