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UN JOUR, UN PAYS

Chine : le nouvel empire céleste face au vertige de sa puissance

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À Pékin, le silence est devenu une catégorie politique. Sous le ciel de plomb d’un hiver 2026 qui n’en finit pas, la capitale chinoise offre au visiteur le visage d’une normalité méticuleusement orchestrée. Les artères du quartier de Chaoyang bourdonnent, les véhicules électriques de marque BYD ou Xiaomi saturent le périphérique, et les gratte-ciels du CBD scintillent de cette arrogance architecturale propre aux puissances qui n'ont plus rien à prouver. Pourtant, derrière cette façade de modernité triomphante, quelque chose s'est figé. La Chine de Xi Jinping, désormais installée dans la durée indéfinie d'un règne sans partage, vit une étrange apnée. L'ère des débats, même feutrés, au sein du Parti est révolue ; celle de l'effervescence intellectuelle des années 2000 semble appartenir à un autre siècle. Le "Rêve chinois" a pris la forme d'une forteresse obsidionale où la sécurité nationale a définitivement supplanté l'économie comme boussole suprême de l'État.

L'état des lieux politique en ce début d'année est celui d'une consolidation absolue. Le Parti communiste chinois (PCC) n'est plus seulement l'armature du pays, il en est devenu la finalité. La fusion entre l'État et le Parti, parachevée lors des derniers remaniements, a dissous les dernières poches de technocratie pragmatique qui subsistaient encore du temps de Li Keqiang. Désormais, la loyauté envers le "Timonier" prime sur la compétence économique. Cette verticalité du pouvoir s'accompagne d'un paradoxe strident : jamais la Chine n'a été aussi puissante militairement et diplomatiquement, et pourtant, jamais son leadership n'a semblé aussi anxieux. La campagne contre la corruption, instrument inusable de purge politique, continue de faire tomber des têtes, non plus seulement parmi les "tigres" et les "mouches", mais au cœur même de l'appareil militaire et industriel, signe que la confiance du souverain reste une denrée volatile.

Sur le plan économique, le "contrat social" tacite — l'enrichissement contre la docilité — se grippe. Les chiffres officiels continuent d'afficher une croissance aux alentours de 5 %, un exploit de comptabilité nationale que peu d'observateurs prennent désormais pour argent comptant. La réalité est celle d'une crise structurelle profonde. Le secteur immobilier, jadis moteur rugissant représentant un quart du PIB, est devenu un cimetière de béton et de dettes, entraînant dans sa chute la confiance des ménages. La classe moyenne, cette colonne vertébrale de la stabilité du régime, épargne frénétiquement face à l'incertitude, créant une spirale déflationniste que les plans de relance successifs peinent à enrayer. Plus inquiétant pour le pouvoir, la jeunesse, diplômée mais sans débouchés à la hauteur de ses espérances, oscille entre le "tang ping" (rester allongé) et une résignation sourde. Pourtant, le régime tient. Il tient par un mélange sophistiqué de surveillance numérique — le panoptique le plus abouti de l'histoire humaine — et de nationalisme revanchard, désignant l'Occident, et singulièrement l'Amérique, comme la source unique des maux de la nation.

Pour comprendre cette rigidification actuelle, il faut se garder de ne voir en Xi Jinping qu'un accident de l'histoire ou un simple dictateur néo-maoïste. Il est, au contraire, le produit d'une lecture tragique de la trajectoire chinoise. La Chine ne se pense pas comme un État-nation au sens westphalien, mais comme une civilisation-État dont la mission sacrée est de refermer la parenthèse de l'histoire ouverte en 1840.

Le "Siècle de la Humiliation", qui court des guerres de l'Opium à la proclamation de la République populaire en 1949, n'est pas un chapitre de manuel scolaire à Pékin : c'est une plaie vive, le moteur émotionnel de toute la politique étrangère actuelle. L'effondrement de la dynastie Qing, le dépeçage du territoire par les puissances occidentales et le Japon, l'incapacité des élites confucéennes à moderniser le pays face à la technologie barbare, tout cela a inculqué aux dirigeants chinois une obsession maladive : la peur du "Luan", le chaos. Pour le PCC, le désordre est le prélude à la disparition. C'est cette peur qui légitime la main de fer.

Lorsque Mao Zedong proclame que "le peuple chinois s'est levé" en 1949, il restaure la souveraineté, mais plonge le pays dans trois décennies de convulsions idéologiques. Le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle ont failli détruire la substance même de la société chinoise. Xi Jinping, qui a vécu ces tourments dans sa chair — son père purgé, lui-même exilé à la campagne —, en a tiré une leçon diamétralement opposée à celle des libéraux occidentaux. Là où nous pensions que le traumatisme du maoïsme conduirait la Chine vers la démocratie, Xi en a déduit que seul un Parti léniniste d'acier pouvait empêcher le pays de se disloquer.

Deng Xiaoping, à partir de 1978, a opéré le miracle du pragmatisme. En lançant les "Quatre Modernisations", il a fait le pari que la Chine pouvait s'intégrer à la mondialisation capitaliste sans perdre son âme politique. Sa maxime, "cachez votre force, attendez votre heure", a permis à la Chine de se développer à l'ombre de la puissance américaine, profitant de l'ordre international libéral pour mieux le subvertir de l'intérieur. Ce furent les années de l'usine du monde, de l'entrée à l'OMC, d'une Chine qui semblait s'occidentaliser par l'iPhone et le Starbucks. L'Occident a voulu croire à la "fin de l'histoire", persuadé que le marché libre amènerait inéluctablement les urnes.

C'était une illusion d'optique. L'ère Xi Jinping, entamée en 2012, n'est pas une rupture avec Deng, mais son dépassement dialectique. La Chine étant devenue riche et puissante, elle n'a plus besoin de se cacher. Elle revendique sa place centrale. Xi a refermé la parenthèse de l'humilité stratégique pour ouvrir celle de l'affirmation de puissance. Il a réhabilité une forme de légisme impérial, où la loi n'est pas une protection pour le citoyen, mais un outil de gouvernement pour le prince. L'évolution historique de la Chine moderne se lit ainsi comme une longue marche vers la restauration d'un statut perdu, celui de l'Empire du Milieu, centre de gravité naturel de l'Asie, voire du monde. Le contrat passé avec le peuple a changé de nature : il ne s'agit plus seulement de prospérité matérielle, mais de dignité retrouvée. Le Parti ne promet plus seulement le "riz bol en fer", il promet la gloire.

Cependant, les perspectives politiques de ce géant aux pieds d'argile sont assombries par des défis d'une complexité vertigineuse. Le premier d'entre eux est existentiel : la démographie. La Chine vieillit avant d'être devenue pleinement riche. La politique de l'enfant unique, erreur tragique de planification sociale, se paie aujourd'hui cash avec une force de travail qui fond et un système de retraites embryonnaire face au mur gris qui s'annonce. C'est une bombe à retardement que même la surveillance de masse ne peut désamorcer.

Sur la scène internationale, la Chine se trouve à la croisée des chemins. Le face-à-face avec les États-Unis structure désormais la totalité du champ géopolitique mondial. Nous ne sommes plus dans une "guerre commerciale", mais dans une guerre hégémonique totale. Washington, dans un rare consensus bipartisan, a décidé d'endiguer l'ascension technologique de Pékin, notamment sur les semi-conducteurs, ce "pétrole du XXIe siècle". La réponse chinoise est une course effrénée à l'autosuffisance, une "double circulation" qui vise à découpler l'économie domestique des aléas extérieurs tout en rendant le reste du monde dépendant des chaînes d'approvisionnement chinoises.

Le dossier de Taïwan reste le point incandescent, le "lieu géométrique" de toutes les tensions. Pour Xi Jinping, la réunification n'est pas une option, c'est une mission historique, la dernière pièce manquante pour achever la "renaissance de la nation chinoise". L'horizon 2027, centenaire de l'Armée populaire de libération, est souvent cité par les stratèges américains comme une fenêtre critique. La tentation d'une aventure militaire pourrait croître à mesure que les fenêtres d'opportunité économiques et démographiques se referment. C'est le piège de Thucydide dans sa version la plus pure : la puissance établie (les États-Unis) et la puissance ascendante (la Chine) se regardent en chiens de faïence au-dessus du détroit de Formose.

Mais la stratégie chinoise ne se limite pas à ce duel de titans. Pékin tisse sa toile dans ce qu'on appelle désormais le "Sud Global". Déçue par l'Europe qu'elle considère comme un musée vassalisé par Washington, la Chine se pose en leader de l'anti-Occident. Via les BRICS élargis et une version recalibrée des "Nouvelles Routes de la Soie", elle propose un modèle alternatif de développement, autoritaire et souverainiste, qui séduit de nombreuses capitales, de Téhéran à Brasilia en passant par Johannesburg. Elle se veut la voix des "sans-voix" face à l'ordre international post-1945 jugé inique. Son soutien tacite, mais vital, à la Russie dans sa guerre contre l'Ukraine en est la preuve éclatante : pour Pékin, l'affaiblissement de l'Occident vaut bien quelques entorses au principe d'intégrité territoriale qu'elle chérit pourtant tant.

Cependant, cette stratégie a ses limites. L'image de la Chine s'est dégradée. Sa diplomatie des "loups guerriers" a réveillé les méfiances, du Japon à l'Inde, en passant par les Philippines, poussant ces voisins à se réarmer et à resserrer leurs alliances avec l'Amérique. La Chine est un colosse solitaire, entouré de voisins méfiants ou hostiles, sans véritables alliés charnels, seulement des clients ou des partenaires de circonstance comme la Russie de Poutine ou la Corée du Nord.

Le défi ultime pour le régime sera de gérer la contradiction entre son besoin de contrôle absolu et la nécessité d'innovation pour ne pas tomber dans le "piège du revenu intermédiaire". Peut-on être une superpuissance scientifique et technologique en bridant la libre circulation des idées ? Xi Jinping semble parier que oui, que l'intelligence artificielle et le Big Data permettront de planifier l'économie mieux que le marché. C'est un pari faustien. Si la machine économique cale durablement, le nationalisme restera le seul carburant du régime, rendant la Chine plus imprévisible et potentiellement plus dangereuse. Le monde regarde l'Empire du Milieu avec un mélange de fascination pour sa résilience et d'effroi devant sa trajectoire, conscient que le destin du XXIe siècle s'écrit en grande partie à l'intérieur des murs pourpres de Zhongnanhai.