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IRAK - PRÉSIDENTIELLE DU 28/01

Le grand marchandage de Bagdad pour le contrôle de l’État

IRAK - PRÉSIDENTIELLE DU 28/01

Le séisme de novembre et l’impossible équation parlementaire

Le paysage politique irakien a été brutalement redessiné lors des élections législatives du 11 novembre 2025, jetant les bases d'une crise de gouvernance qui culmine aujourd'hui à trois jours du scrutin présidentiel. Ce vote, marqué par une participation de 56 %, a révélé une fragmentation sans précédent du Parlement, où aucun bloc ne dispose d’une majorité claire pour imposer sa vision. La Coalition pour la reconstruction et le développement, menée par le Premier ministre sortant Mohammed Chia al-Soudani, est certes arrivée en tête avec 46 sièges, mais ce score reste insuffisant pour stabiliser un pays encore traumatisé par les cycles de violence et de corruption.

Le retrait tactique et le boycott de Moqtada Sadr ont laissé un vide immense, permettant au Cadre de coordination, une alliance de factions chiites aux liens divers avec Téhéran, de s’imposer comme le faiseur de rois. Dans les couloirs feutrés de la Zone verte, les députés s’activent pour transformer cette mosaïque électorale en une alliance capable d'élire le futur président. La réalité des chiffres montre une dispersion des voix entre une centaine de listes, forçant des coalitions contre-nature. Le système de la Muhasasa, ce partage confessionnel du pouvoir instauré après 2003, est mis à rude épreuve par l’émergence de nouveaux acteurs et par l’usure des élites traditionnelles.

Les observateurs à Bagdad notent que la survie même du modèle démocratique irakien dépend de la capacité des élus à dépasser les querelles de clocher pour s’accorder sur un nom pour ce scrutin. La tension est palpable dans les grandes villes comme Bassora ou Mossoul, où la population, lassée par les promesses de réformes, attend un signal fort de changement. Les résultats de novembre ont aussi montré une montée en puissance relative des partis kurdes, qui totalisent 54 sièges, faisant d’eux l’arbitre inévitable de la présidence. Cependant, cette force apparente masque des divisions internes profondes qui menacent de paralyser l'ensemble du processus institutionnel.

Le Parlement, composé de 329 membres dont un quart de femmes grâce au système de quotas, se prépare à une session historique où chaque vote sera pesé à l’aune des intérêts régionaux. Les négociations actuelles ne portent pas seulement sur le nom du président, mais sur l’ensemble de l’architecture gouvernementale à venir, incluant les postes ministériels clés et les budgets provinciaux. Les diplomates étrangers en poste à Bagdad scrutent les moindres mouvements des chefs de file, conscients que l’Irak est à un tournant de son histoire contemporaine. Le refus de Sadr de participer au jeu électoral continue de peser comme une épée de Damoclès sur la légitimité du futur gouvernement.

Sans l’aval des sadristes, tout accord risque d'être contesté dans la rue, réveillant le spectre des manifestations sanglantes de 2019. Dans ce contexte, la session parlementaire de mardi prochain s’annonce comme une épreuve de force où les alliances de dernière minute pourraient démentir toutes les prévisions. Les médias locaux soulignent que le pays ne peut se permettre une nouvelle période de vacance du pouvoir, alors que les défis économiques et sécuritaires s’accumulent. L'économie, dépendante à plus de 90 % des revenus pétroliers, subit de plein fouet l'instabilité législative qui empêche la validation du budget triennal.

La gestion de l'eau, devenue une priorité nationale absolue face à la sécheresse persistante des bassins du Tigre et de l'Euphrate, est également otage de cette paralysie. Les députés indépendants, issus du mouvement Tichrine, tentent de faire entendre une voix discordante, exigeant que l'élection présidentielle ne soit pas le fruit d'un arrangement opaque. Pourtant, le poids des milices et des grands partis confessionnels semble encore trop lourd pour permettre une percée citoyenne significative.

Les points de contrôle se multiplient dans la capitale, signe que le pouvoir craint un embrasement. Les hôpitaux de Bagdad ont été placés en état d'alerte préventive, une mesure habituelle lors des grandes transitions politiques. La communauté internationale, via la mission de l'ONU, multiplie les appels au calme, rappelant que tout retard supplémentaire dans le calendrier constitutionnel fragiliserait la position de l'Irak sur la scène mondiale. Les regards sont désormais tournés vers le perchoir du Parlement, où se jouera l'avenir de la nation ce 28 janvier.

Le duel fratricide kurde et le crépuscule d’un consensus

La présidence de la République, poste honorifique mais symboliquement crucial, est le théâtre d’un affrontement sans merci entre les deux grandes dynasties kurdes. Depuis des décennies, un accord tacite réservait la présidence à l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) tandis que le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) dirigeait la région autonome d’Erbil. Mais cette année, le PDK de Masoud Barzani a décidé de briser ce consensus historique en présentant ses propres candidats. Cette offensive frontale vise à rééquilibrer le pouvoir au profit d’Erbil, au grand dam de l’UPK menée par Bafel Talabani, qui défend bec et ongles son bastion de Bagdad.

Les négociations de coulisse ont atteint un point de rupture ces dernières quarante-huit heures, le PDK exigeant des concessions majeures sur la formation du gouvernement régional kurde. Cette bataille pour le prestige masque des enjeux financiers colossaux, notamment le contrôle des revenus pétroliers et la gestion des budgets alloués par Bagdad au Kurdistan. Nizar Amedi, ancien ministre de l'Environnement et figure de proue de l'UPK, tente de se présenter comme le candidat de la stabilité capable de parler à toutes les composantes de l'Irak. En face, les candidats du PDK bénéficient d'un réseau international puissant, mais leur candidature est perçue par certains comme une tentative d'hégémonie du clan Barzani.

Les 15 candidats retenus sur la liste finale, dont plusieurs femmes, témoignent d'une apparente volonté d'ouverture, mais la réalité politique reste confinée aux arrangements entre les deux géants kurdes. Le Parlement doit choisir par une majorité des deux tiers, ce qui rend tout accord unilatéral impossible sans le soutien des blocs chiites et sunnites. L'UPK joue la carte de la tradition, rappelant que la présidence a toujours été son ancrage dans la capitale pour garantir les droits des Kurdes face au pouvoir central. Le PDK, quant à lui, argue que le poids électoral doit se refléter dans la répartition des postes régaliens, soulignant ses succès lors des législatives de novembre.

Ce blocage institutionnel exaspère les autres forces politiques qui attendent l'élection du président pour entamer la procédure de nomination du Premier ministre. Dans les cercles politiques de Souleimaniyeh, on craint que cette rivalité ne fragilise davantage la position kurde vis-à-vis de Bagdad, au moment où les tensions avec les pays voisins s'intensifient. Des médiateurs tentent désespérément de proposer une tierce voie, un candidat indépendant ou de consensus, pour éviter un affrontement direct au Parlement le 28 janvier.

Mais pour l'heure, les deux partis campent sur leurs positions, transformant le scrutin présidentiel en un référendum sur le leadership kurde. La situation est d'autant plus complexe que les forces de sécurité dans le nord de l'Irak restent divisées selon les allégeances partisanes, faisant peser un risque sur la stabilité de la région. La rue kurde, de son côté, observe ce spectacle avec cynisme, réclamant avant tout le paiement des salaires des fonctionnaires et l'amélioration des services publics plutôt que des honneurs protocolaires.

La question de la ville de Kirkouk, dont le statut reste disputé entre Bagdad et Erbil, pèse également de tout son poids dans les discussions actuelles. Chaque camp tente d'obtenir des garanties sur l'administration de cette cité pétrolière en échange d'un vote favorable pour la présidence. Les diplomates turcs et iraniens, très présents dans le nord de l'Irak, tentent également d'influencer le choix des candidats kurdes pour préserver leurs propres intérêts frontaliers.

Le PDK accuse l'UPK d'être devenu trop dépendant des factions chiites pro-iraniennes de Bagdad, tandis que l'UPK reproche au PDK ses velléités d'indépendance excessive et ses liens avec Ankara. Ce dialogue de sourds paralyse toute initiative de compromis au moment où le temps presse. Si aucun candidat ne parvient à obtenir les deux tiers des voix lors du premier tour mardi, le scrutin se jouera à la majorité absolue lors d'un second tour qui s'annonce électrique. Le risque d'un boycott de la session par l'un des deux camps kurdes plane toujours, ce qui empêcherait d'atteindre le quorum nécessaire et prolongerait l'agonie politique du pays.


Le retour de l’ombre et le grand jeu des puissances

L’annonce samedi par le Cadre de coordination du soutien massif à la candidature de Nouri al-Maliki pour le poste de Premier ministre a provoqué une onde de choc dans toute la région. L’ancien homme fort de Bagdad, dont le règne entre 2006 et 2014 reste marqué par des tensions confessionnelles aiguës, s’apprête à faire un retour fracassant sur le devant de la scène. Ce choix n'est pas seulement une affaire interne irakienne, il s'inscrit dans un contexte géopolitique où l'influence de Téhéran semble plus que jamais déterminante. Le Cadre de coordination, qui regroupe les factions les plus proches de l'Iran, voit en Maliki le garant d'un État fort.

Cependant, ce retour est perçu avec une immense méfiance par Washington, qui a dépêché un envoyé spécial, Mark Savaya, pour tenter de préserver l'influence américaine. Les États-Unis craignent que le retour de Maliki ne signe la fin des espoirs de souveraineté réelle pour l'Irak et ne renforce les milices pro-iraniennes qui opèrent sur le sol irakien. Les tensions sont à leur comble, Maliki étant perçu comme un politicien habile capable de naviguer entre les exigences de Téhéran et la nécessité de maintenir une coopération minimale avec les Américains. Sa nomination dépend directement de l'élection du président, car c'est ce dernier qui doit officiellement le désigner.

Ce lien indéfectible entre les deux postes explique l'intensité des tractations actuelles entre le bloc de Maliki et les partis kurdes. On murmure dans les salons de Bagdad que des accords secrets auraient déjà été scellés pour offrir la présidence au candidat soutenu par le Cadre de coordination en échange d'une allégeance au futur gouvernement Maliki. L’Iran, par la voix de ses émissaires, a multiplié les messages en faveur d’une formation rapide du gouvernement, soulignant la nécessité de stabilité régionale face aux incertitudes mondiales.

Parallèlement, la nouvelle administration américaine tente de mobiliser ses alliés sunnites et certains libéraux kurdes pour faire barrage à ce projet. Mark Savaya a insisté sur le fait que l'Irak doit se libérer des ingérences extérieures, une allusion directe au rôle des forces paramilitaires dans les négociations actuelles. Cette bataille d'influence se joue également sur le terrain économique, avec des promesses d'investissements massifs de la part des pays du Golfe pour détourner Bagdad de l'orbite iranienne.

Mais la machine politique de Maliki, rodée par des années de clientélisme et de contrôle des appareils sécuritaires, semble difficile à arrêter. Sa capacité à mobiliser le Cadre de coordination malgré les dissensions internes montre qu'il reste l'axe central de la politique chiite. Pour de nombreux Irakiens, ce retour en arrière est un aveu d'échec de la classe politique issue des contestations de 2019. Ils voient dans ce scénario la répétition des erreurs du passé, craignant que le prochain gouvernement ne privilégie les intérêts partisans.

L'équilibre fragile entre Washington et Téhéran est une fois de plus mis à rude épreuve sur le sol irakien, transformant l'élection du 28 janvier en un enjeu de sécurité internationale. Les pays voisins, comme la Jordanie et l'Arabie Saoudite, observent avec inquiétude ce retour de la vieille garde, craignant une recrudescence du confessionnalisme. À l'inverse, certains milieux d'affaires irakiens espèrent que la poigne de fer de Maliki permettra de relancer les grands travaux d'infrastructure qui piétinent depuis des années.

La Russie et la Chine tentent également d'avancer leurs pions, proposant des contrats énergétiques alléchants au futur gouvernement, quel qu'il soit. Cette multipolarité des influences fait de Bagdad le centre de gravité d'un grand jeu dont les Irakiens sont les premiers spectateurs et souvent les premières victimes. La désignation de Maliki par le plus grand bloc parlementaire met la pression sur le futur président, qui n'aura que quinze jours après son élection pour officialiser ce choix. Cette course contre la montre exacerbe les passions et rend chaque heure de négociation vitale pour l'équilibre du pays.


Compte à rebours à Bagdad et les derniers secrets du scrutin

À soixante-douze heures de l’ouverture de la session parlementaire, Bagdad est une ville suspendue aux décisions qui se prennent derrière les murs clos des villas de luxe. Le président du Parlement a confirmé que la séance de mardi sera le point d’orgue de mois de tensions. Les rumeurs de trahisons et de défections circulent à une vitesse folle dans les rédactions locales. Des sources proches de la commission électorale indiquent que sur les candidats initiaux, seuls les plus influents ont conservé une réelle chance de l'emporter, les autres ayant été marginalisés par le jeu des alliances.

La situation est d’autant plus incertaine que certains députés indépendants pourraient jouer les trouble-fêtes et refuser de se plier aux ordres des chefs de blocs. Les observateurs craignent que le quorum des deux tiers ne soit pas atteint lors de la première séance, ce qui plongerait le pays dans une nouvelle impasse constitutionnelle. L’accord du 18 janvier, qui semblait esquisser une solution de compromis sur la sécurité et le partage des ressources, est déjà contesté par les factions les plus radicales qui y voient une braderie de leurs intérêts.

Dans les rues désertées par les forces de sécurité massées autour de la Zone verte, l’atmosphère est lourde et chargée d'attentes. Les Irakiens se demandent si le prochain président aura le courage de s’opposer à la nomination d’un Premier ministre trop marqué par le passé. La question de la corruption reste le principal point d'achoppement pour la population, qui voit les mêmes visages se partager les portefeuilles ministériels depuis deux décennies. Les rapports de presse indiquent que des pressions considérables sont exercées sur les députés indécis, mêlant promesses de postes et menaces voilées.

Le rôle des femmes dans cette élection est également scruté de près, avec l'espoir qu'elles puissent porter une voix différente au sein d'un système dominé par les structures patriarcales. Mais au-delà des personnalités, c'est le sort du pays tout entier qui se joue lors de ce vote. Si un président est élu et qu'il désigne rapidement un nouveau chef de gouvernement, l'Irak pourrait enfin entamer une phase de reconstruction nécessaire. À l'inverse, un échec du vote le 28 janvier ouvrirait la porte à une période d'instabilité totale, où le gouvernement sortant resterait en place avec des prérogatives réduites.

Les ambassades ont conseillé la plus grande prudence, craignant que des mouvements de rue ne viennent perturber le scrutin. Les réseaux sociaux sont inondés de messages appelant à la vigilance citoyenne, tandis que les chaînes de télévision locales multiplient les débats contradictoires. Le coût de cette paralysie politique est déjà visible dans le ralentissement des investissements étrangers et l'inflation galopante qui touche les produits de première nécessité. Les jeunes irakiens, qui représentent la majorité de la population, se sentent de plus en plus déconnectés de ces jeux de pouvoir qui semblent ignorer leurs aspirations profondes.

Les heures qui viennent seront déterminantes pour l'avenir de la démocratie irakienne. Les médiateurs internationaux multiplient les appels au respect des procédures constitutionnelles, rappelant que l'Irak ne peut plus se permettre de vivre en marge de la légalité. Le 28 janvier 2026 ne sera pas seulement le jour d'une élection, ce sera le test de vérité pour une nation qui cherche encore sa voie. La session parlementaire sera retransmise en direct, une exigence de transparence qui mettra chaque député face à ses responsabilités devant l'histoire.

Le grand marchandage de Bagdad arrive à son terme, et le monde entier regarde si la fumée blanche s'élèvera enfin au-dessus du Parlement. La réussite ou l'échec de ce scrutin déterminera non seulement la couleur du futur gouvernement, mais aussi la capacité de l'Irak à rester un État uni et souverain. Dans trois jours, les urnes de bois du Parlement livreront leur verdict, mettant fin à une attente insoutenable pour des millions de citoyens dont le destin dépend de quelques dizaines de noms inscrits sur un bulletin de vote.