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BAHREÏN - ANNIVERSAIRE

Hamad bin Isa Al Khalifa, l'archipel et le temps long du pouvoir

BAHREÏN - ANNIVERSAIRE

Le 28 janvier 1950, à Riffa, naît Hamad bin Isa Al Khalifa, héritier d'une dynastie insulaire ancrée dans les sables mouvants du golfe Persique. Cette date n'est pas seulement le marqueur d'une existence individuelle, mais le point de départ d'une trajectoire qui allait devoir composer avec les lourdeurs de la géographie et les accélérations brutales de l'histoire mondiale. L'enfant qui voit le jour au milieu du vingtième siècle n'appartient pas encore à l'ère des gratte-ciels de verre et d'acier qui définiront plus tard la ligne d'horizon de Manama, mais à un monde intermédiaire, suspendu entre le déclin de l'économie perlière séculaire et l'avènement irrésistible de la rente pétrolière. Bahreïn est alors un protectorat britannique, un point d'appui stratégique pour l'Empire déclinant, une île-carrefour où se croisent les routes maritimes et les influences continentales, coincée entre la masse tectonique de la péninsule arabique et les ambitions historiques de la Perse voisine. C'est dans ce contexte de transition lente, typique de la longue durée, que se forge la conscience du futur souverain. Il grandit dans l'ombre de son père, l'émir Isa bin Salman, figure de la bonhomie patriarcale, apprenant très tôt que le pouvoir, sur un territoire aussi exigu, est une question d'équilibre permanent entre les tribus, les communautés religieuses et les puissances étrangères. Il célèbre aujourd'hui ses 76 ans.

L'éducation du jeune prince illustre parfaitement la double nature des élites du Golfe à cette époque, obligées de naviguer entre la tradition bédouine et la modernité occidentale. Si ses premières années sont bercées par les récits du désert et la récitation du Coran au palais, l'adolescence le projette vers l'Angleterre, cette métropole qui continue de façonner les esprits de ceux qu'elle protège. Il fréquente la Leys School à Cambridge, avant d'entamer une formation militaire rigoureuse à la Mons Officer Cadet School d'Aldershot puis à l'Académie royale militaire de Sandhurst. Ce n'est pas un détail biographique anodin ; c'est là, dans la grisaille britannique, que se cristallise une vision de l'ordre, de la discipline et de la hiérarchie qui marquera son règne. L'histoire militaire est pour lui plus qu'un passe-temps, c'est une grille de lecture du monde. Il poursuivra d'ailleurs cette formation outre-Atlantique, au Collège de commandement et d'état-major de l'armée américaine à Fort Leavenworth, au Kansas, scellant ainsi le glissement progressif de la tutelle britannique vers le parapluie sécuritaire américain.

Désigné prince héritier le 27 juin 1964, Hamad ne se contente pas d'attendre son tour dans les antichambres du palais. Il comprend que la survie de l'État, et donc de la dynastie, repose sur la force armée. En 1968, alors que les Britanniques annoncent leur retrait de la région "à l'est de Suez", il prend l'initiative historique de fonder la Force de défense de Bahreïn (BDF). Il ne s'agit pas seulement de créer une armée de parade, mais de bâtir l'épine dorsale du régime, une institution capable de garantir la souveraineté face aux appétits des voisins et la stabilité face aux remous intérieurs. Il consacre trois décennies à sculpter cet outil, en tant que ministre de la Défense, veillant à son équipement et à sa loyauté. Cette période de "l'attente", qui dure jusqu'à la fin du siècle, est celle de la maturation. Hamad observe les convulsions de la région : la révolution iranienne de 1979 qui réveille les fractures sectaires de l'île, la guerre Iran-Irak, l'invasion du Koweït. Il apprend que dans cet espace géographique restreint, la neutralité est un luxe impossible et que la sécurité dépend d'alliances extérieures solides.

Le décès de son père, le 6 mars 1999, propulse Hamad sur le devant de la scène. L'avènement du nouvel émir suscite immédiatement un immense espoir, une respiration dans le temps politique bloqué des années 1990. Conscient que les structures sociales de l'archipel sont sous tension, il initie une période de réformes spectaculaires qui semble vouloir réconcilier le temps des institutions avec celui de la société civile. C'est le "printemps de Manama". Il vide les prisons, autorise le retour des exilés politiques et abolit la loi sur la sécurité de l'État. Son projet majeur, la Charte nationale d'action, soumise à référendum en 2001, obtient un plébiscite quasi soviétique mais sincère de 98,4 % des voix. Ce contrat social renouvelé permet la transformation de l'émirat en royaume constitutionnel en 2002. Hamad devient roi, un titre qui ancre symboliquement Bahreïn dans une monarchie plus institutionnalisée, cherchant à dépasser le simple cadre tribal. Il rétablit le parlement, bien que doté d'une chambre haute nommée qui tempère les ardeurs de la chambre élue. Durant cette première décennie de règne, le roi tente de piloter une modernisation économique à marche forcée, cherchant à diversifier les revenus au-delà d'un pétrole qui s'épuise plus vite ici qu'ailleurs. Manama se rêve en place financière, en hub touristique, jouant de sa position insulaire pour capter les flux de la mondialisation.

Cependant, les structures profondes ont une inertie que les décrets royaux ne peuvent effacer d'un trait de plume. La démographie et l'histoire religieuse de l'île, marquée par une majorité chiite se sentant marginalisée par une élite sunnite, constituent une faille tectonique permanente. Le temps court de l'événement vient percuter le temps long des structures en février 2011. Dans le sillage des révoltes arabes, la place de la Perle devient le théâtre d'une contestation qui ébranle les fondements mêmes de la monarchie. Pour Hamad, c'est l'épreuve du feu. Le souverain réformateur se voit contraint de revêtir à nouveau l'uniforme du chef militaire. Face à ce qu'il perçoit non comme une simple demande démocratique mais comme une tentative de subversion existentielle orchestrée par l'Iran, il fait un choix décisif : celui de la solidarité dynastique du Conseil de coopération du Golfe. L'entrée des troupes du "Bouclier de la péninsule", principalement saoudiennes, via la chaussée du roi Fahd, matérialise physiquement l'amarrage de l'île au continent sunnite. La géographie commande à la politique : Bahreïn n'est pas une île isolée, elle est une presqu'île politique de l'Arabie. La répression qui s'ensuit marque la fin de l'utopie libérale des premières années et le retour à une gestion sécuritaire de l'espace public.

Pourtant, réduire le règne de Hamad à cette crise serait ignorer sa capacité d'adaptation aux temps nouveaux de la géopolitique mondiale. Le roi, en stratège réaliste, comprend que la protection américaine, matérialisée par la Ve Flotte basée à Juffair, nécessite des gages constants dans un Moyen-Orient en recomposition. En septembre 2020, il pose un acte de rupture majeure en signant les Accords d'Abraham, normalisant les relations avec Israël. Ce geste, impensable quelques décennies plus tôt pour un souverain arabe, s'inscrit dans une logique de temps long : face à la menace persistante de l'hégémonie iranienne sur le Golfe, l'alliance des "ennemis de mes ennemis" devient une nécessité vitale. Hamad brise le tabou, pariant que la prospérité économique et la sécurité technologique prévaudront sur les idéologies panarabes du siècle passé. Il positionne ainsi son petit royaume comme un laboratoire diplomatique, un avant-poste de la nouvelle architecture sécuritaire régionale.

Sur le plan personnel, la vie du roi Hamad est celle d'un homme qui a su préserver l'intimité du sérail tout en organisant méticuleusement sa succession. Père de nombreux enfants, il a très tôt associé son fils aîné, le prince héritier Salman bin Hamad, à la gestion des affaires, lui confiant les dossiers économiques et la direction du gouvernement. Cette dualité au sommet de l'État, entre un roi garant des piliers régaliens et traditionnels et un prince héritier tourné vers la gestion technocratique et l'ouverture, est une caractéristique singulière du "système Hamad". Le roi consacre également du temps à ses passions, qui sont autant de liens avec la culture ancestrale de sa terre : la fauconnerie, l'élevage des chevaux arabes et la pêche. Ces activités ne sont pas de simples loisirs, elles sont des rituels de connexion avec l'identité bédouine, une manière de réaffirmer sa légitimité historique face à la modernité galopante des centres commerciaux et des îles artificielles gagnées sur la mer.

En ce début d'année 2026, alors que le monde a les yeux rivés sur les défis de l'intelligence artificielle et des transitions énergétiques, le roi Hamad, désormais septuagénaire, continue de présider aux destinées de l'archipel avec une prudence de sioux. Les années récentes ont vu une consolidation de l'économie bahreïnite, cherchant à tirer son épingle du jeu dans la compétition féroce qui l'oppose à Dubaï ou Riyad. Le roi a multiplié les voyages diplomatiques, non seulement vers ses alliés traditionnels occidentaux mais aussi vers les nouvelles puissances asiatiques, comprenant que le centre de gravité de l'économie-monde bascule vers l'Est. La récente participation du royaume aux discussions mondiales sur l'IA, notamment en lien avec la France, montre cette volonté de ne pas rater le train de l'histoire technologique. Hamad sait que la rente pétrolière n'est qu'une parenthèse dans l'histoire longue de l'humanité et qu'il faut préparer l'après.

La santé du souverain et la stabilité de la famille régnante restent des sujets scrutés par toutes les chancelleries, car la position de Bahreïn est trop stratégique pour tolérer le vide. En janvier 2026, le roi apparaît comme le patriarche d'une nation qui a survécu aux tempêtes. Il a maintenu le cap malgré les vents contraires, jouant de la taille réduite de son pays comme d'un atout pour manœuvrer rapidement. Il a su gérer les contradictions d'une société où coexistent les modes de vie les plus libéraux et les conservatismes les plus rigides. Son règne s'inscrit dans cette dialectique permanente entre l'ouverture nécessaire aux flux du commerce mondial — vocation millénaire de l'île — et la fermeture sécuritaire indispensable à la survie du régime.

Hamad bin Isa Al Khalifa incarne ainsi, dans sa chair et dans sa politique, l'histoire complexe de cet écotone entre désert et océan. Il n'est pas un monarque absolu au sens européen du terme, mais le "cheikh" suprême, celui qui arbitre, qui distribue et qui protège. Son temps n'est pas celui des mandats électoraux, mais celui de la lignée. Il a traversé les décennies en transformant profondément la matérialité de son royaume — ses infrastructures, ses lois, ses alliances — tout en veillant jalousement à ce que la structure politique fondamentale, la prééminence de la famille Al Khalifa, demeure intacte. Aujourd'hui, alors que les défis climatiques menacent physiquement l'existence même des îles basses du Golfe, le roi se trouve face à l'ultime défi de la longue durée : assurer la pérennité d'un État sur une terre que la mer pourrait un jour réclamer, tout en naviguant dans les eaux tumultueuses d'un Moyen-Orient qui ne connaît jamais véritablement de repos. C'est là toute la grandeur et la fragilité de sa tâche, maintenir l'existence d'un royaume qui est, par essence, une anomalie géographique et politique, une perle fragile tenue dans le poing serré de l'histoire.