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MÉMOIRE D URNES

28 Janvier 2018 : l'île d'Aphrodite dans l'impasse stratégique

MÉMOIRE D URNES

Ce 28 janvier 2018, la Méditerranée orientale offre l’un de ces ciels d’hiver limpides qui font le charme trompeur du Levant. À Nicosie, dernière capitale divisée d’Europe, l’ambiance n’est pourtant pas à la féerie. Les électeurs chypriotes grecs se rendent aux urnes avec la gravité de ceux qui savent que l’histoire ne repasse pas les plats. Nous sommes à un moment charnière de l’histoire de la République de Chypre, ce petit État membre de l’Union européenne, géographiquement asiatique mais politiquement occidental, coincé entre les appétits énergétiques des puissances régionales et la vieille blessure de l'invasion turque de 1974.

Pour comprendre la psychologie de ce scrutin, il faut remonter quelques mois en arrière, en juillet 2017, dans la station alpine suisse de Crans-Montana. C’est là que s’est joué, et peut-être perdu définitivement, le rêve d’une réunification de l’île sous la forme d’une fédération bicommunautaire et bizonale. L’échec retentissant de ces négociations, sous l’égide du secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, plane comme une ombre dense sur la campagne présidentielle de 2018. Le président sortant, le conservateur Nicos Anastasiades, avait mis tout son poids politique dans la balance, allant jusqu’à proposer des concessions territoriales majeures. Mais l’intransigeance d’Ankara sur le maintien de ses troupes d’occupation et le droit d’intervention des garants a fait capoter le processus. Les Chypriotes votent donc avec la gueule de bois diplomatique, conscients que le cycle ouvert en 1974 est peut-être en train de se refermer sur un constat d'échec durable.

Le contexte économique, lui, est paradoxalement plus favorable, et c’est là toute la force du président sortant. Il faut se souvenir de l’année 2013, véritable traumatisme national. Chypre était alors au bord de la faillite bancaire, contrainte d’accepter un plan de sauvetage draconien de la Troïka, impliquant pour la première fois dans la zone euro une ponction sur les dépôts bancaires. Cinq ans plus tard, le "miracle" a eu lieu. Sous la férule pragmatique d’Anastasiades, le pays a redressé ses comptes, retrouvé la croissance et s'est affranchi de la tutelle des créanciers internationaux. C’est cet argument de la "stabilité retrouvée" qui constitue le cœur du réacteur de la campagne du président sortant. Il se présente en père de la nation, celui qui a tenu la barre dans la tempête financière et qui n’a pas cédé face aux exigences turques en Suisse.

Face à lui, l’opposition est fragmentée, reflétant les éternels clivages de la politique chypriote, qui ne se résument pas à une simple opposition gauche-droite, mais se structurent autour de la "question nationale", le Kypriako. Stavros Malas, soutenu par le puissant parti communiste AKEL, tente de rejouer le match de 2013. Généticien de formation, homme affable et modéré, il peine cependant à faire oublier l’héritage de l’administration Christofias, jugée responsable du désastre économique de 2013 par une grande partie de l’opinion. Malas se positionne comme le candidat de la dernière chance pour la réunification, accusant Anastasiades d’avoir manqué de courage à Crans-Montana pour des raisons électoralistes. C’est une ligne de crête difficile : il doit mobiliser l’électorat de gauche traditionnel tout en séduisant les centristes déçus par l’impasse diplomatique.

Sur l’autre flanc, celui du nationalisme intransigeant, se dresse Nicolas Papadopoulos. Le fils de l’ancien président Tassos Papadopoulos — celui-là même qui avait appelé à voter "non" au plan Annan en 2004 — porte les couleurs du DIKO et agrège autour de lui les petits partis du "centre", hostiles à toute concession excessive envers les Chypriotes turcs. Sa "nouvelle stratégie" promet de faire payer à la Turquie le coût de l'occupation, une rhétorique séduisante pour un électorat fatigué des compromis sans retour, mais qui inquiète les chancelleries occidentales et les milieux d'affaires, soucieux de ne pas braquer définitivement le grand voisin anatolien.

Enfin, il ne faut pas négliger la montée inquiétante de l’ELAM, le front national populaire, frère cadet de l’Aube dorée grecque. Dans un pays traditionnellement immunisé contre l’extrême droite par le souvenir du coup d’État de 1974 fomenté par la junte des colonels, la percée de ce mouvement xénophobe marque une rupture. Elle témoigne d’un malaise social profond, nourri par la crise migratoire et le sentiment de déclassement d'une partie de la jeunesse. Leur candidat, Christos Christou, ne vise pas la victoire, mais l’enracinement d’une force antisystème dans le paysage politique.

La campagne électorale se déroule dans une atmosphère d'apathie relative. Les grands meetings ne font plus recette. Les Chypriotes, peuple résilient et politisé, semblent revenus de tout. L’enjeu gazier s’invite discrètement dans les débats. La découverte de gisements d’hydrocarbures dans la Zone Économique Exclusive (ZEE) de Chypre, notamment le champ Aphrodite, change la donne géopolitique. Pour Anastasiades, c’est une carte maîtresse : l’énergie doit servir de catalyseur à la paix ou, à défaut, de bouclier stratégique grâce aux alliances nouées avec l’Égypte, Israël et les majors pétrolières occidentales comme Total ou ExxonMobil. Pour ses détracteurs, c’est une illusion dangereuse qui risque d’attiser la colère de la Turquie, exclue du grand jeu gazier en Méditerranée orientale.

Le dimanche 28 janvier, au soir du premier tour, les résultats confirment la prime à la stabilité, mais sans triomphe. Nicos Anastasiades vire en tête avec 35,51 % des voix. C’est un score solide pour un sortant ayant traversé une telle austérité, mais c’est loin du plébiscite. La véritable surprise, c’est la résilience de Stavros Malas. Avec 30,24 %, il déjoue les pronostics qui le voyaient menacé par le "troisième pôle" de Papadopoulos. Ce dernier, avec 25,74 %, échoue à briser le duopole DISY-AKEL qui structure la vie politique chypriote depuis des décennies. L’élimination de Papadopoulos est, paradoxalement, une bonne nouvelle pour Anastasiades. Elle clarifie le choix du second tour : ce ne sera pas un référendum sur la ligne dure face à la Turquie, mais un choix classique entre la droite libérale et la gauche communiste, sur fond de gestion économique. L’ELAM, avec 5,65 %, confirme son implantation, doublant presque son score des législatives précédentes, un avertissement sans frais pour la démocratie insulaire.

L’entre-deux-tours est une formalité arithmétique mais une bataille politique intense. Nicolas Papadopoulos, fidèle à sa ligne dure, refuse de donner une consigne de vote, renvoyant dos à dos les deux finalistes qu'il accuse de brader l'intérêt national. Mais l'électorat du centre, pragmatique et bourgeois, craint par-dessus tout le retour de l'AKEL aux affaires. Le spectre de la faillite de 2013 est un levier puissant qu'Anastasiades actionne avec habileté. Il se pose en garant de l'économie de marché et de l'ancrage européen, face à un Malas certes sympathique mais prisonnier de l'appareil dogmatique de son parti.

Le 4 février 2018, le verdict tombe, sans appel. Nicos Anastasiades est réélu confortablement avec 55,99 % des suffrages, contre 44,01 % pour Stavros Malas. L'abstention, qui frôle les 26 %, reste le seul point noir de ce sacre démocratique, signe d'une lente érosion du civisme dans une île où voter était jadis un devoir sacré. Le président réélu, depuis son QG de Nicosie, promet de relancer le processus de paix et de faire de Chypre un pilier de stabilité énergétique.

Pourtant, l'analyse rétrospective de ce scrutin, à l'aune de la situation actuelle en 2026, laisse un goût amer. Cette élection de 2018 n'a pas été le prélude à une renaissance diplomatique, mais le chant du cygne des négociations de réunification. Quelques jours à peine après la victoire d'Anastasiades, la marine turque bloquait le navire de forage Saipem 12000 de la compagnie italienne ENI, qui s'apprêtait à explorer le bloc 3 de la ZEE chypriote. C'était le début de la "diplomatie de la canonnière" version Erdogan, qui allait figer la situation pour les années à venir.

Le second mandat d'Anastasiades, loin de concrétiser la paix, a vu le fossé se creuser. L'ouverture partielle de la ville fantôme de Varosha par les Chypriotes turcs, au mépris des résolutions de l'ONU, et l'élection en 2020 d'Ersin Tatar, un nationaliste turc prônant ouvertement la solution à deux États, ont enterré l'esprit de Crans-Montana. L'élection de 2018 apparaît aujourd'hui comme le moment où Chypre a basculé d'une stratégie de résolution active du conflit à une stratégie de gestion des risques et d'endiguement.

En comparant avec la Chypre de 2026, la continuité est frappante, presque désespérante. Le président actuel, Nicos Christodoulides, élu en 2023, est l'héritier direct de cette séquence. Ancien porte-parole puis ministre des Affaires étrangères d'Anastasiades, il incarne cette même ligne d'équilibre précaire : fermeté diplomatique, alliances régionales avec Israël et l'Égypte, et appel constant à une implication plus forte de l'Union européenne. Mais la donne a changé. L'espoir fédéraliste qui animait encore une partie de l'électorat en 2018 s'est érodé face au réalisme froid des rapports de force.

L'élection de 2018 a aussi marqué le début de la fin de l'innocence économique. Si la campagne a célébré le redressement, les années qui ont suivi ont révélé les failles du modèle, notamment le scandale des "visas dorés" (l'octroi de la citoyenneté contre investissement) qui a terni l'image de l'administration Anastasiades. Ce système, défendu implicitement en 2018 comme un outil de relance nécessaire, est devenu par la suite un boulet réputationnel pour l'île.

Sur le plan géopolitique, l'illusion que le gaz serait un "gaz de la paix" s'est dissipée. En 2018, on pensait que la manne énergétique forcerait Turcs et Grecs à s'entendre pour l'exporter vers l'Europe. Aujourd'hui, on constate que l'énergie est devenue un vecteur de tension supplémentaire, militarisant la Méditerranée orientale. La Turquie, exclue du Forum du gaz de la Méditerranée orientale fondé au Caire, a répondu par une agressivité navale qui a transformé les eaux chypriotes en zone de friction potentielle entre l'OTAN et ses propres membres.

La victoire d'Anastasiades en 2018 était celle du moindre mal, le choix de la prudence par un peuple échaudé par les aventures idéologiques. Elle a permis à la République de Chypre de consolider ses acquis étatiques et de naviguer sans naufrage dans les eaux tumultueuses d'un Moyen-Orient en recomposition. Mais elle n'a pas su, ou pas pu, briser la malédiction de la partition. Aujourd'hui encore, la ligne verte qui traverse Nicosie n'est pas seulement une cicatrice urbaine, c'est la frontière entre le droit international et la loi du plus fort.

En définitive, ce scrutin de janvier-février 2018 restera dans les annales comme l'élection de la résilience. Résilience d'une économie qui a su rebondir, résilience d'un système politique dominé par les partis traditionnels malgré l'usure, mais aussi résilience tragique d'un conflit qui refuse de mourir. L'histoire jugera sans doute sévèrement les occasions manquées de cette période, où l'alignement des planètes — un président chypriote grec pragmatique et un leader chypriote turc modéré (Mustafa Akinci) — n'a pas suffi à vaincre les pesanteurs géopolitiques. Chypre demeure, comme souvent dans sa longue histoire, l'otage de sa géographie, une sentinelle avancée de l'Occident, condamnée à veiller, l'arme au pied, face aux convulsions de l'Orient.