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MÉMOIRE D URNES

Koweït ou le mirage démocratique

MÉMOIRE D URNES

En ce lundi 27 janvier 1975, l’émirat du Koweït vit ce que beaucoup considèrent, avec le recul cruel de l’histoire, comme son âge d’or politique. Il fait doux sur la corniche qui borde le Golfe Persique, où les tours emblématiques ne sont pas encore toutes sorties de terre, mais où l’argent coule déjà à flots. Deux ans après le choc pétrolier de 1973, le petit État est assis sur une montagne de pétrodollars. Mais ce n’est pas seulement la richesse qui distingue le Koweït de ses voisins saoudiens ou irakiens en ce début d’année 1975. C’est une effervescence intellectuelle et politique unique dans la péninsule arabique, une anomalie presque provocatrice dans une région dominée par les monarchies absolues et les dictatures militaires naissantes. Ce 27 janvier marque les élections législatives pour la quatrième Assemblée nationale depuis l’indépendance de 1961. À l’époque, le Koweït est surnommé l'« Athènes du Golfe ». La presse y est libre, les débats féroces, et les exilés politiques de tout le monde arabe s'y retrouvent pour refaire le monde dans les cafés de la capitale ou les diwaniyas, ces salons de réception masculins qui sont le véritable cœur battant de la démocratie koweïtienne.

L'ambiance de cette campagne électorale de l'hiver 1975 est électrique. Le nationalisme arabe, bien que blessé par la défaite de 1967 et la mort de Nasser, reste la langue véhiculaire de la politique locale. Contrairement aux scrutins aseptisés que l'on observe ailleurs, ici, la rue gronde et interpelle. Les candidats ne sont pas officiellement affiliés à des partis politiques – ceux-ci sont interdits par la Constitution – mais tout le monde connaît les étiquettes réelles. Il y a les nationalistes arabes de gauche, menés par des figures charismatiques comme le Dr Ahmed Al-Khatib, qui effraient autant qu'ils fascinent les classes marchandes. Il y a les conservateurs tribaux, socle traditionnel de la famille régnante des Al-Sabah. Il y a les islamistes, encore discrets mais montants, qui commencent à structurer leur discours autour de la moralisation de la vie publique. Et puis, il y a les représentants des grandes familles de commerçants, cette oligarchie qui a co-fondé l'État avec la dynastie régnante.

Les enjeux de ce scrutin dépassent largement la gestion municipale. On parle de la nationalisation complète du pétrole, qui sera effective quelques mois plus tard. On débat passionnément du soutien à la cause palestinienne, véritable boussole morale de l’électorat koweïtien. La présence massive de travailleurs palestiniens dans le pays, qui occupent des postes clés dans l'administration et l'éducation, politise l'atmosphère. L'élection se joue aussi sur fond de tensions régionales : l'Irak baathiste voisin, avec un Saddam Hussein qui monte en puissance, regarde avec appétit ce petit voisin riche et turbulent. La menace irakienne soude les Koweïtiens mais radicalise aussi les discours : pour les nationalistes, la meilleure défense est une démocratie forte capable de mobiliser le peuple ; pour le Palais, la sécurité exige de ne pas trop irriter les puissants voisins par une presse trop libre qui insulterait les régimes frères.

Le système électoral de 1975 est, il faut le dire, une démocratie de privilégiés. Le corps électoral est restreint : seuls les hommes âgés de plus de 21 ans et disposant de la citoyenneté de « première classe » (ceux dont les ancêtres résidaient au Koweït avant 1920) ont le droit de vote. Les femmes sont exclues, tout comme les naturalisés récents, et bien sûr l'immense main-d'œuvre étrangère. Sur une population totale qui approche le million, à peine 53 000 électeurs sont inscrits. C'est un club sélect, une agora aristocratique, mais à l'intérieur de ce cercle, la compétition est réelle. Près de 260 candidats s'affrontent pour les 50 sièges du Majlis al-Umma (l'Assemblée nationale).

Les résultats du scrutin du 27 janvier marquent un tournant. Si les candidats pro-gouvernementaux et les figures tribales conservent une assise solide, l’opposition fait une percée remarquable. La gauche nationaliste et le bloc progressiste sortent renforcés, captant le vote de la jeunesse éduquée qui revient des universités du Caire, de Beyrouth ou de Londres. Plus significatif encore est la montée de la représentation chiite, qui gagne des sièges dans un contexte où la révolution iranienne n'a pas encore eu lieu, mais où l'identité confessionnelle commence à se politiser subtilement. Ce nouveau parlement est plus jeune, plus instruit, et surtout beaucoup plus vindicatif. Ce n'est pas une chambre d'enregistrement. Dès les premières séances, les députés, galvanisés par leur légitimité populaire, entendent demander des comptes au gouvernement, dirigé par le Prince héritier Cheikh Jaber Al-Ahmad Al-Sabah.

L'analyse fine de cette période révèle une erreur de calcul tragique de la part de l'opposition comme du pouvoir. L'opposition, enivrée par la liberté de ton unique dans la région, a cru pouvoir tout dire et tout exiger. Elle a multiplié les interpellations ministérielles, bloqué des projets de loi, et utilisé la tribune parlementaire pour critiquer la politique étrangère des voisins, notamment la Syrie d'Hafez el-Assad, alors en pleine intervention au Liban. La presse koweïtienne, reflet de cette assemblée frondeuse, est devenue la bête noire des chancelleries arabes. De son côté, la famille régnante, habituée au consensus feutré des majlis traditionnels, a vécu cette virulence comme une ingratitude et une menace existentielle. Le gouvernement voyait dans ce parlement un frein au développement rapide qu'il appelait de ses vœux pour recycler la rente pétrolière.

Le contexte post-électoral se dégrade donc très vite. L'année 1975 et le début de 1976 sont marqués par une obstruction parlementaire systématique. Les députés s'attaquent à des dossiers sensibles, frôlant les lignes rouges de la corruption et des privilèges princiers. La situation régionale devient le prétexte idéal pour siffler la fin de la récréation. En août 1976, soit un an et demi après ce scrutin prometteur, l'Émir Sabah Al-Salim Al-Sabah, sous la pression de son Premier ministre et des voisins saoudiens et syriens, dissout l'Assemblée nationale et, fait gravissime, suspend quatre articles de la Constitution. C'est le premier coup d'arrêt brutal à l'expérience démocratique koweïtienne. La « démocratie du désert » est mise sous cloche pour cinq ans. L'argumentaire est alors le même qu'aujourd'hui : la sécurité nationale et l'unité du pays sont menacées par les querelles partisanes.

Si l'on retrace cette élection de 1975 en la comparant avec la situation actuelle du Koweït en 2026, le parallèle est saisissant, presque désespérant. L'histoire bégaye. Ce scrutin de 1975 contenait en germe tous les maux qui paralysent aujourd'hui l'émirat. Le Koweït souffre d'une malformation congénitale de ses institutions : il a voulu marier l'huile et l'eau, une monarchie héréditaire où la famille régnante conserve les ministères régaliens (Défense, Intérieur, Affaires étrangères) et un parlement élu au suffrage universel doté de véritables pouvoirs de contrôle. En 1975, comme en 2024 lors de la récente dissolution décidée par l'Émir Mishal, le conflit est structurel. Le parlement veut gouverner ou du moins contrôler l'exécutif ; l'exécutif veut que le parlement se contente de légiférer sans entraver la marche des affaires.

La différence majeure entre 1975 et aujourd'hui réside dans l'environnement régional et l'état du pays. En 1975, le Koweït était en avance. Il était le phare. Ses voisins regardaient ses débats avec un mélange de crainte et d'envie. Aujourd'hui, le Koweït est l'homme malade du Golfe. Pendant que Dubaï, Doha et Riyad ont choisi la voie de l'autoritarisme éclairé et du développement hyper-rapide sans s'encombrer de démocratie, le Koweït s'est embourbé dans ses querelles intestines. Les infrastructures, qui étaient la fierté du pays dans les années 70, sont vieillissantes. Les projets de la "Vision 2035" peinent à sortir de terre, bloqués par des parlements successifs qui soupçonnent la corruption à chaque contrat ou par des gouvernements qui changent tous les six mois.

L'élection de 1975 a aussi vu l'émergence d'une dynamique qui a fini par dévorer le système : la montée de l'islamisme politique et du tribalisme comme refuges électoraux. Si en 1975, les nationalistes de gauche d'Al-Khatib offraient une vision idéologique et programmatique, leur marginalisation progressive après la dissolution de 1976 a laissé le champ libre aux Frères musulmans et aux salafistes, jugés alors plus dociles par le pouvoir pour contrer la gauche. Aujourd'hui, ce sont ces forces religieuses et tribales qui tiennent le pavé et bloquent toute réforme sociétale, transformant le parlement en une tribune de conservatisme moralisateur, loin de l'idéal progressiste des constituants de 1962.

De plus, la question démographique, latente en 1975, est devenue explosive. En 1975, on pouvait encore ignorer politiquement les non-citoyens. Aujourd'hui, la fracture entre les nationaux sur-protégés et la masse des expatriés, ainsi que la tragédie des « Bidounes » (apatrides), sont des bombes à retardement que le système politique, figé sur ses bases de 1962, est incapable de désamorcer.

Le scrutin de janvier 1975 reste donc dans la mémoire collective koweïtienne comme le souvenir d'une occasion manquée. C'était le moment où le Koweït aurait pu devenir une monarchie constitutionnelle à l'européenne. Au lieu de cela, la peur du désordre et les pressions géopolitiques ont conduit au verrouillage. En observant le Koweït de 2026, on constate que le pays paie toujours la facture de cet échec. Le « contrat social » koweïtien – redistribution de la rente contre paix sociale – ne suffit plus à acheter la stabilité politique. Les voisins du Koweït, notamment l'Arabie Saoudite de Mohammed ben Salmane, regardent désormais l'expérience koweïtienne non plus comme un modèle, mais comme un contre-exemple absolu, la preuve selon eux que la démocratie dans le Golfe est synonyme d'anarchie et de stagnation.

L'élection de 1975 nous rappelle que la démocratie n'est pas un processus linéaire. Elle peut régresser. Le Koweït vit depuis cinquante ans dans ce cycle infernal : élection, blocage, dissolution. La dissolution de 1976 a créé un précédent juridique et psychologique : l'idée que la Constitution est une option, pas une obligation. En suspendant la vie parlementaire chaque fois que le ton monte, les émirs successifs ont involontairement déresponsabilisé l'opposition, qui sait que son temps est toujours compté et préfère donc le coup d'éclat populiste au travail législatif de fond. C'est cette culture politique de l'instabilité qui est née, ou du moins s'est cristallisée, au lendemain de ce vote historique de janvier 1975.

En somme, se pencher sur le 27 janvier 1975, c'est faire l'archéologie d'une impasse. C'est comprendre pourquoi, malgré une richesse financière inouïe et une population parmi les plus éduquées du monde arabe, le Koweït n'arrive pas à se réinventer. Les fantômes des députés de 1975 hantent encore les couloirs du palais Seif. Ils posent toujours la même question, restée sans réponse : le Koweït veut-il être un État moderne fondé sur des institutions ou une entreprise familiale gérée au gré des humeurs dynastiques ? Tant que cette question ne sera pas tranchée, le pays restera prisonnier de son passé, nostalgique de cette époque bénie où il croyait pouvoir être tout à la fois : riche, libre et arabe.