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UN JOUR, UN PAYS

Sud-Soudan, le naufrage de la plus jeune nation du monde

UN JOUR, UN PAYS

La chaleur est, comme toujours ici, écrasante, de cette moiteur qui colle à la peau autant que la poussière ocre soulevée par les 4x4 rutilants de l’élite locale et les convois onusiens. Sur les rives du Nil Blanc, la capitale du Soudan du Sud offre le spectacle désolant d’un mirage qui s’est dissipé. L’atmosphère y est lourde, non seulement à cause du climat équatorial, mais parce que le pays vit, une fois de plus, dans l’attente d’une échéance que personne ne croit vraiment voir advenir. Nous sommes censés être dans la dernière ligne droite avant les élections générales, désormais reprogrammées pour décembre 2026. Mais ici, entre les check-points tenus par des soldats en sandales au regard fuyant et les hôtels de luxe où se négocient les prébendes, l’illusion démocratique ne trompe plus grand monde.

Le "J1", le palais présidentiel, reste la forteresse d’un homme : Salva Kiir Mayardit. Toujours coiffé de son éternel chapeau de cow-boy noir, cadeau de George W. Bush devenu l’attribut d’une autocratie sénilescente, le président "à vie" trône sur un pays exsangue. Son rival de toujours, le "frère ennemi" Riek Machar, occupe toujours ce poste de Premier vice-président, une fonction aussi pompeuse que vide de substance réelle, dans une cohabitation toxique qui paralyse l’État depuis la signature de l’accord de paix revitalisé de 2018. Ce couple infernal, qui tient le pays en otage depuis plus d’une décennie, a réussi le tour de force de transformer l’espoir immense de l’indépendance en une kleptocratie violente.

En ce début d’année 2026, l’actualité politique est dominée par ce nouveau report du scrutin. Initialement prévu pour la fin 2024, il a été repoussé de deux ans, une décision entérinée en septembre 2024 qui a eu pour seul mérite d’officialiser l’impuissance du gouvernement de transition. L’argumentaire est rodé : manque de fonds, insécurité persistante, recensement inachevé. La réalité est plus crue : ni Kiir ni Machar n’ont intérêt à se soumettre au verdict des urnes, risquant de perdre le contrôle sur la rente pétrolière, ou ce qu’il en reste.

Car l’économie sud-soudanaise est en état de mort cérébrale. C’est là le véritable drame qui se joue derrière les murs du palais. Depuis février 2024, les exportations de pétrole brut, qui transitaient par l’oléoduc traversant le Soudan voisin vers Port-Soudan, sont à l’arrêt ou fonctionnent au compte-gouttes. La guerre civile qui ravage le "grand frère" du Nord a endommagé les infrastructures vitales. Pour un État dont 90 % des recettes dépendent de l’or noir, c’est l’asphyxie. Les fonctionnaires, les enseignants, et plus dangereux encore, les militaires, accumulent des mois, voire une année d’arriérés de salaires. La livre sud-soudanaise s’est effondrée, et l’inflation rend le prix d’un sac de sorgho inabordable pour le commun des mortels. Pendant ce temps, l’initiative "Tumaini" (espoir en swahili), lancée à Nairobi pour tenter de rallier les groupes non-signataires de l’accord de paix, s’étire en longueurs diplomatiques, perçue par beaucoup comme une manœuvre dilatoire de plus pour acheter du temps et la bienveillance des bailleurs de fonds internationaux.

Pour comprendre comment ce pays, béni par la géographie avec ses terres fertiles et son sous-sol riche, en est arrivé là, il faut remonter le fil d’une histoire tragique, tissée de trahisons et de sang. Le Soudan du Sud n’est pas né en 2011 ex nihilo ; il est le fruit d’une lutte de libération parmi les plus longues du XXe siècle.

Dès l’indépendance du Soudan anglo-égyptien en 1956, le clivage est tracé. Le Nord, arabo-musulman, monopolise le pouvoir à Khartoum et tente d’imposer son identité au Sud, majoritairement animiste et chrétien, ethniquement africain. La première guerre civile, menée par les rebelles de l’Anya Nya, dure jusqu’en 1972. Mais c’est la seconde guerre, déclenchée en 1983, qui va forger l’identité du futur État. Elle est incarnée par une figure tutélaire, le Dr John Garang de Mabior. Charismatique, intellectuel, chef de l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), Garang ne se battait pas initialement pour la sécession, mais pour un "Nouveau Soudan", fédéral, laïc et démocratique.

La mort de Garang dans un accident d’hélicoptère en juillet 2005, quelques mois seulement après la signature de l’accord de paix global (CPA) avec Khartoum, est le péché originel du Soudan du Sud. Avec lui disparaissait la vision politique structurante. Ses successeurs, Salva Kiir (un militaire de carrière sans le bagage intellectuel de Garang) et Riek Machar (un politicien habile mais versatile, ayant déjà trahi la rébellion dans les années 90), ont hérité d’un projet qu’ils ont immédiatement réduit à une lutte de clans.

Le 9 juillet 2011, jour de l’indépendance, fut pourtant un moment d’ivresse collective. Juba était alors la coqueluche du monde occidental. Les États-Unis, les évangéliques américains, et même les stars d’Hollywood comme George Clooney, célébraient la naissance de la 193e nation de l’ONU. On voulait y voir le triomphe de la liberté sur l’oppression. Mais on a fermé les yeux sur la nature du régime qui s’installait : une armée transformée en parti unique, le SPLM, qui n’avait jamais préparé la transition vers la gestion d’un État. Les milliards de dollars de l’aide internationale et de la rente pétrolière ont été siphonnés par une élite prédatrice, les "libérateurs" se transformant instantanément en oppresseurs.

Le réveil fut brutal. En décembre 2013, la poudrière explose. Salva Kiir accuse Riek Machar de tentative de coup d’État. En quelques heures, la dispute politique vire au carnage ethnique. À Juba, les milices Dinkas du président traquent et massacrent les civils Nuers, l’ethnie de Machar. La guerre civile qui s’ensuit est d’une cruauté inouïe : viols de masse utilisés comme arme de guerre, enfants-soldats enrôlés de force, villages brûlés. Le pays se fracture selon des lignes tribales que la lutte commune contre Khartoum avait tant bien que mal masquées.

Un semblant d’accord en 2015 ramène Machar à Juba, mais cela débouche sur les combats apocalyptiques de juillet 2016, où les deux armées s’affrontent en plein cœur de la capitale, au mortier et au char d’assaut. Machar doit fuir à pied vers la RDC, traqué comme une bête sauvage. L’accord de 2018, celui qui régit théoriquement la période actuelle, n’est qu’un partage du gâteau entre seigneurs de guerre fatigués, sous la pression d’une communauté régionale (l’IGAD) à bout de souffle. Il a gelé le conflit majeur mais a laissé le pays se morceler en une multitude de violences locales, souvent instrumentalisées par Juba pour diviser pour mieux régner.

Aujourd'hui, alors que l'on contemple les perspectives d'avenir, le tableau est sombre, presque désespéré. Le Soudan du Sud est confronté à un "poly-crise" existentielle.

Le premier défi est humanitaire et climatique. Le pays est en première ligne du dérèglement mondial. Depuis quatre ans, des inondations bibliques submergent des régions entières, comme l’État de l’Unité ou le Jonglei, déplaçant des millions de personnes et noyant le bétail, pivot de la société pastorale. Ces eaux stagnantes ne se retirent plus, créant des zones inhabitables et affamant une population déjà résiliente au-delà du raisonnable. En ce début 2026, plus de 70 % de la population a besoin d’aide humanitaire pour survivre, une aide que les agences onusiennes peinent à financer, l’attention des donateurs étant captée par l’Ukraine ou Gaza.

Le second défi est géopolitique et concerne le lien ombilical avec le Soudan. La guerre qui oppose depuis avril 2023 l’armée soudanaise du général Burhan aux paramilitaires du général Hemedti a des répercussions cataclysmiques pour Juba. Non seulement elle coupe la route du pétrole, privant le régime de sa perfusion financière, mais elle déverse vers le sud des centaines de milliers de réfugiés et de retournés sud-soudanais qui fuient Khartoum. Le Soudan du Sud, incapable de s’occuper de ses propres citoyens, se retrouve à gérer un afflux massif de populations démunies. De plus, les mercenaires et les armes circulent librement à travers cette frontière poreuse, menaçant de réactiver les conflits locaux dans le nord du pays.

Politiquement, l’horizon est bouché. L’élection de décembre 2026 apparaît comme une chimère. Organiser un scrutin crédible dans un pays sans routes, inondé, où des millions de personnes sont déplacées et où le recensement est inexistant, relève de la science-fiction. Si Salva Kiir force le vote, ce sera une mascarade pour légitimer son pouvoir. S’il le reporte encore, la frustration sociale risque d’exploser. La "gérontocratie" au pouvoir n’a pas préparé sa succession. La jeunesse, majoritaire, est déconnectée de cette élite historique qui ressasse ses gloires passées du maquis tout en pillant les caisses de l’État.

Le risque principal est celui de l’implosion silencieuse. Non pas une reprise de la guerre civile frontale à grande échelle comme en 2013, car les belligérants sont épuisés et fauchés, mais une "somalisation" du territoire. On voit déjà émerger des fiefs contrôlés par des commandants locaux, des milices communautaires surarmées (les fameux "jeunes armés" du Jonglei ou du Warrap) qui échappent totalement au contrôle de Juba. L’État central ne serait plus qu’une fiction diplomatique, utile pour capter l’aide internationale, tandis que le pays réel sombrerait dans l’anarchie féodale.

Le Soudan du Sud est un cas d’école de l’échec du "nation-building" occidental. Il illustre tragiquement qu’un drapeau et un hymne ne font pas une nation, et que la libération n’est pas la liberté. En 2026, le pays n’est pas à la croisée des chemins ; il est dans l’impasse. Et le monde, lassé par la complexité et la récurrence de ses crises, regarde ailleurs, laissant le peuple sud-soudanais seul face à ses fantômes et à ses eaux montantes.