Les pavés de la vieille ville de Prague, en ce mois de janvier 1993, sont recouverts d’une pellicule de givre qui semble figer le temps, mais l’histoire, elle, s’accélère brutalement. Il règne sur les rives de la Vltava une atmosphère étrange, faite de soulagement et de mélancolie, comme si la ville retenait son souffle après une amputation nécessaire mais douloureuse. La Tchécoslovaquie n’est plus. Depuis le premier janvier, au terme de ce que l’on a appelé avec une élégance toute littéraire le « divorce de velours », la République tchèque est seule. C’est dans ce contexte de naissance, ou plutôt de renaissance amputée, que se joue la première élection présidentielle du nouvel État, ce 26 janvier 1993. Ce n’est pas un scrutin populaire, les foules ne se pressent pas aux urnes comme elles le feront des décennies plus tard, car la Constitution toute neuve a confié cette tâche aux élus de la Chambre des députés. Pourtant, l’événement est fondateur. Il s’agit de savoir si Václav Havel, l’âme de la Révolution de velours, le dramaturge dissident devenu président fédéral, acceptera de revenir au Château pour présider aux destinées d’un pays qu’il n’avait pas souhaité voir rétrécir.
Le contexte de cette élection est d’une complexité politique et émotionnelle rare. Quelques mois plus tôt, Václav Havel a démissionné de la présidence fédérale, refusant de présider à la liquidation de l’État commun tchécoslovaque, un échec personnel pour cet humaniste qui rêvait d’une cohabitation harmonieuse entre Tchèques et Slovaques. Son retour en piste n’était pas acquis. Il a passé l’automne en retrait, écrivant, réfléchissant, tandis que le Premier ministre Václav Klaus, économiste pragmatique et chantre du libéralisme sans états d’âme, orchestrait la séparation avec son homologue slovaque Vladimír Me?iar. Pour beaucoup, Havel appartient déjà au passé, à cette époque romantique et héroïque de 1989 où la morale devait vaincre le mensonge. L’heure est désormais aux comptables, aux technocrates et à la construction du capitalisme. Mais la jeune république a peur. Elle a peur de son propre vide, de cette identité tchèque qu’il faut redéfinir sans le contrepoids slovaque. Elle a besoin d’une figure tutélaire, d’une caution morale qui rassure l’Occident et panse les plaies internes. C’est pourquoi la coalition gouvernementale de droite, dominée par le Parti démocratique civique (ODS) de Václav Klaus, se résout, non sans grincements de dents, à soutenir la candidature de Havel. C’est un mariage de raison, presque forcé, entre le « roi philosophe » et le « technocrate arrogant », une dualité qui structurera la vie politique tchèque pour la décennie à venir.
L’ambiance, ce mardi 26 janvier, dans l’enceinte du Parlement tchèque, est loin de la solennité requise par l’Histoire. C’est une atmosphère électrique, presque toxique, qui préfigure les maux dont souffrira la démocratie parlementaire en Europe centrale. Des menaces anonymes de bombes ont été proférées, obligeant la police à fouiller le bâtiment, ajoutant une tension sécuritaire à la fébrilité politique. Le décor est planté pour une pièce de théâtre que Havel lui-même aurait pu écrire, mélangeant l’absurde et le tragique. Face à l’ancien dissident, deux autres candidats se présentent, incarnant les démons du passé et les périls du futur. Marie Stiborová, candidate du Bloc de gauche, porte les couleurs d’un parti communiste qui, contrairement à ses homologues de l’Est, ne s’est jamais vraiment repenti ni réformé. Elle est là pour témoigner, pour rassembler les orphelins du socialisme réel, ceux qui voient dans les privatisations en cours un pillage organisé. Mais le véritable perturbateur est Miroslav Sládek, le leader des Républicains (SPR-RS?), une formation d’extrême droite xénophobe et populiste. Sládek est l’antithèse absolue de Havel. Là où le dramaturge parle de responsabilité et de vérité, le tribun d’extrême droite invective, insulte et joue sur les peurs. Durant la session, les députés républicains transforment l’hémicycle en arène, lançant des attaques virulentes et personnelles contre Havel, l’accusant de tous les maux, tentant par l’obstruction de faire dérailler le processus démocratique. C’est le premier choc frontal entre la décence démocratique et le populisme vulgaire dans cette nouvelle ère.
Les programmes, dans cette élection indirecte, sont moins des catalogues de mesures que des visions existentielles. Václav Havel ne fait pas campagne sur des promesses économiques ; ce domaine est la chasse gardée de Václav Klaus. Son programme, c’est lui-même. C’est la garantie que la République tchèque restera ancrée à l’Ouest, qu’elle visera l’OTAN et l’Union européenne, et surtout que la transition vers l’économie de marché ne se fera pas au prix d’un anéantissement des valeurs morales. Il plaide pour une « société civile » forte, concept qui hérisse le poil de Václav Klaus pour qui la société n’est qu’une somme d’individus interagissant sur un marché. Marie Stiborová, elle, défend un État protecteur, jouant sur la nostalgie de la sécurité sociale communiste, tandis que Sládek agite le spectre de la vente du pays aux Allemands et aux étrangers, préfigurant les discours souverainistes qui fleuriront trente ans plus tard en Europe.
Le déroulement du vote est laborieux. Les députés, au nombre de deux cents, doivent se prononcer. Pour être élu au premier tour, il faut la majorité absolue. Le suspense est mince quant au vainqueur, mais lourd quant à la marge de sa victoire. Une élection étriquée affaiblirait Havel face à un gouvernement puissant. Dans les couloirs, les tractations vont bon train. Les communistes et les républicains sont hostiles. Certains membres de l’ODS, le parti de Klaus, rechignent à voter pour cet intellectuel qu’ils jugent gauchisant et inefficace. Finalement, le verdict tombe : Václav Havel obtient 109 voix. C’est une victoire, certes, il est élu dès le premier tour, mais c’est une victoire sans triomphe. Il a la majorité, mais de justesse. Marie Stiborová recueille 49 voix, un socle non négligeable qui montre la persistance d’une gauche radicale, et Miroslav Sládek obtient 14 voix, celles de son propre groupe. Ce résultat de 109 voix sur 200 est un message politique clair : Havel est toléré par la majorité parlementaire de droite parce qu’il est indispensable à l’image du pays, mais il n’a pas de chèque en blanc. Il sera un président aux pouvoirs limités par la Constitution, un président d’influence plus que de décision, contraint de cohabiter avec un Premier ministre qui détient les leviers de l'exécutif.
L’analyse de ce scrutin révèle les failles constitutives de la jeune république. L’élection de Havel est l’acte de naissance d’une démocratie qui cherche son équilibre entre un pouvoir exécutif fort (le gouvernement) et une autorité morale (le président). C’est aussi la fin de l’innocence. En acceptant de devenir le président d’un État tchèque et non plus tchécoslovaque, Havel entérine la partition qu’il redoutait. Il descend de son piédestal de dissident universel pour entrer dans la mêlée de la politique politicienne locale. Il doit désormais composer avec des partis politiques structurés, des intrigues parlementaires et une opinion publique qui commence à s’inquiéter du coût de la vie. Cependant, son élection envoie un signal rassurant au monde. Washington, Paris et Berlin respirent : à Prague, la continuité est assurée. La République tchèque ne dérivera pas vers l’autoritarisme comme la Slovaquie de Me?iar semble alors le faire. L’ancrage occidental est verrouillé par ce binôme improbable Havel-Klaus.
Si l’on observe la situation politique actuelle de la République tchèque en ce début d’année 2026, l’écho de ce mois de janvier 1993 résonne avec une force saisissante. Trente-trois ans plus tard, le pays se trouve à nouveau dans une configuration de dyarchie au sommet de l’État, bien que les acteurs et les lignes de fracture aient évolué. Au Château de Prague siège Petr Pavel, élu en 2023. Comme Havel, bien que venant d’un horizon totalement différent (il est un ancien général de l’OTAN et non un dramaturge pacifiste), il incarne l’ancrage occidental, la défense des valeurs démocratiques et une certaine dignité de la fonction présidentielle. Il est le garant de la ligne pro-européenne et du soutien à l’Ukraine, dans une Europe centrale secouée par la guerre à ses portes. Face à lui, le paysage gouvernemental est dominé par la figure d’Andrej Babiš et de son mouvement ANO, qui, fort de ses récents succès électoraux et de la formation de son gouvernement, incarne une forme de populisme technocratique et flexible.
La comparaison est fascinante. En 1993, la tension se jouait entre l’idéalisme moral de Havel et le libéralisme dogmatique de Klaus. Aujourd’hui, la ligne de fracture oppose le constitutionnalisme atlantiste de Pavel au pragmatisme populiste de Babiš. Comme en 1993, le président actuel, bien que disposant d’une légitimité plus forte car élu au suffrage universel direct (changement majeur survenu en 2012), doit composer avec un Premier ministre puissant qui contrôle l’agenda économique et domestique. Les invectives des Républicains de Sládek en 1993 trouvent aujourd’hui un écho, certes plus poli mais tout aussi corrosif, dans la rhétorique de certains partis d’extrême droite comme le SPD, qui continuent de remettre en cause l’appartenance aux structures occidentales. Cependant, une différence majeure distingue 2026 de 1993 : la solidité des institutions. En 1993, tout était à construire ; la Constitution était une feuille de papier encore vierge de jurisprudence. Aujourd’hui, malgré les turbulences et la fatigue démocratique, le système a tenu. La République tchèque est membre de l’UE et de l’OTAN, son économie est intégrée à l’Occident.
L’élection de 1993 a aussi marqué le début d’une certaine désillusion citoyenne, ce que Havel appelait la « mauvaise humeur ». Après l’euphorie de 1989, les Tchèques découvraient que la démocratie est un combat permanent et souvent ingrat. Cette leçon reste d’actualité. La victoire de Havel ce jour-là n’était pas celle de l’enthousiasme, mais celle de la nécessité. Il a fallu accepter que le roi philosophe mette les mains dans le cambouis, qu’il signe des lois imparfaites, qu’il nomme des ministres qu’il n’aimait pas. C’était le prix à payer pour que la République tchèque ne devienne pas une zone grise de l’Europe. Aujourd’hui, alors que le président Pavel met en garde le gouvernement Babiš sur le respect des institutions et l’orientation diplomatique, on retrouve cette fonction de vigie que Havel avait inaugurée. Le Château reste ce lieu symbolique où l’on tente de rappeler que la politique ne se résume pas à la gestion comptable ou au marketing électoral, mais qu’elle doit porter une vision.
En ce 26 janvier 1993, lorsque Václav Havel, après son élection, s’adresse à la nation, il ne promet pas des lendemains qui chantent. Il promet du travail et de la dignité. Il sait que la tâche sera rude face à un Václav Klaus qui domine la scène politique intérieure. Cette cohabitation conflictuelle, qui durera dix ans, va paradoxalement stabiliser le pays. L’un gérait l’économie, l’autre l’âme du pays. L’élection de 1993 fut le moment où la République tchèque a décidé qu’elle ne serait pas un petit pays replié sur lui-même, mais une nation européenne à part entière. Les députés qui ont glissé le bulletin « Havel » dans l’urne, parfois à contrecœur, ont posé, peut-être sans en mesurer toute la portée, la première pierre d’une stabilité qui perdure. Relire cet événement à l’aune de 2026 permet de comprendre que la démocratie tchèque est née non pas dans l’allégresse des places bondées, mais dans la froideur procédurale d’un Parlement divisé, sous la menace d’une bombe qui n’a jamais explosé, portée par un homme qui aurait préféré écrire des pièces de théâtre plutôt que de présider aux funérailles d’une fédération. C’est cette résilience, née dans la grisaille de cet hiver 1993, qui constitue aujourd’hui encore le socle sur lequel repose Prague.