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MÉMOIRE D URNES

24 Janvier 2022 : le Quirinal ou le théâtre d'ombres d'une république en sursis

MÉMOIRE D URNES

Rome, en ce mois de janvier 2022, offrait au monde l'un de ces spectacles dont la politique italienne a le secret, un mélange indéchiffrable de solennité liturgique et de manœuvres byzantines, le tout enveloppé dans la brume d'une pandémie qui n'en finissait pas. Il faut se souvenir de l'atmosphère qui régnait alors dans la Péninsule. Nous sommes le 24 janvier, une date désormais gravée dans la chronique de la paralysie démocratique transalpine, lorsque s'ouvre le bal de l'élection présidentielle, ce rite étrange où mille neuf grands électeurs parlementaires et délégués régionaux sont appelés à désigner le successeur de Sergio Mattarella. Vu de Paris, de Berlin ou de Washington, l'enjeu dépassait largement la simple désignation d'un chef d'État aux pouvoirs théoriquement limités. Il s'agissait de savoir si l'Italie, troisième économie de la zone euro et bénéficiaire principal du plan de relance européen post-Covid, allait maintenir le cap de la crédibilité retrouvé grâce à Mario Draghi, ou sombrer à nouveau dans les affres de l'instabilité chronique.

L'élection du président de la République italienne ne ressemble à aucune autre. C'est un conclave laïc sans candidats officiels, sans bulletins imprimés, où le nom du vainqueur émerge souvent des cendres des favoris brûlés lors des tours précédents. En ce début d'année 2022, le contexte est d'une gravité exceptionnelle. Le pays est gouverné depuis un an par une coalition d'unité nationale hétéroclite, allant de la Ligue de Matteo Salvini au Parti Démocrate d'Enrico Letta, en passant par le Mouvement 5 Étoiles (M5S) et Forza Italia. À la tête de cet attelage improbable trône Mario Draghi, l'ancien président de la Banque centrale européenne, l'homme qui a sauvé l'euro et qui, par sa seule présence au palais Chigi, garantit aux marchés et aux chancelleries occidentales que l'Italie tiendra ses engagements.

Le paradoxe, cruel et fascinant, qui a dominé ces journées de janvier résidait dans la stature même de Draghi. Il était, de l'aveu général, le candidat le plus qualifié, le plus prestigieux, le "grand-père au service des institutions" comme il s'était lui-même défini. Pourtant, son élection au Quirinal, la colline présidentielle, portait en elle le germe d'une crise immédiate : s'il montait à la présidence, qui pour le remplacer à la tête du gouvernement ? La crainte d'un vide politique, d'une dissolution anticipée du Parlement et d'une interruption des réformes exigées par Bruxelles a paralysé le jeu. C'est là le cœur de l'analyse politique de ce scrutin : il ne s'agissait pas tant d'élire un président que de préserver un équilibre gouvernemental précaire. Les partis, conscients de leur propre faiblesse et terrifiés à l'idée d'affronter le verdict des urnes, ont transformé l'élection en un jeu de massacre où chaque proposition était méthodiquement abattue.

La campagne, si l'on peut appeler ainsi ces tractations de couloirs et ces conciliabules nocturnes, avait commencé bien avant le premier tour de scrutin. Elle fut marquée par une tentative aussi spectaculaire que désespérée de Silvio Berlusconi de revenir au centre du jeu. Le "Caïman", malgré son âge avancé et son passif judiciaire, a mené pendant des semaines une "opération écureuil", tentant de séduire un à un les parlementaires du groupe mixte pour atteindre la majorité requise. Ce fut le premier acte de la tragi-comédie. Son retrait, inévitable faute de soutiens suffisants, a laissé le champ libre aux chefs de partis, mais aussi au chaos. Matteo Salvini, s'imaginant en faiseur de rois, a multiplié les initiatives brouillonnes, proposant des noms issus de la droite conservatrice, comme celui de l'ancienne présidente du Sénat Marcello Pera ou de la présidente en exercice Maria Elisabetta Alberti Casellati. Cette dernière fut envoyée au casse-pipe lors du cinquième tour, un moment de cruauté politique pure où elle ne récolta même pas les voix de son propre camp, victime des "francs-tireurs", ces parlementaires qui profitent du vote secret pour régler leurs comptes.

Pendant que la droite se déchirait et que la gauche, dirigée par un Enrico Letta prudent, jouait la montre en rejetant les candidats clivants, le Parlement continuait de voter à vide. Les premiers tours, exigeant une majorité des deux tiers, furent dominés par les bulletins blancs, une pluie de papier immaculé qui tombait dans l'urne en osier (le "saladier") comme pour signifier l'impuissance de la classe politique. On vit passer des noms improbables, des ballons d'essai crevés en quelques heures. On évoqua Pier Ferdinando Casini, figure inamovible de la démocratie chrétienne, archétype du politicien rompu à toutes les survies, qui faillit bien emporter la mise avant d'être écarté. On vit surtout l'épisode tragi-comique de la candidature d'Elisabetta Belloni, directrice des services de renseignement, dont le nom fut jeté en pâture aux médias par le duo Conte-Salvini, avant d'être immédiatement torpillé par Matteo Renzi et Luigi Di Maio, au nom de la séparation des pouvoirs et, plus prosaïquement, des haines recuites entre anciens alliés.

L'élection s'est enlisée. Au fil des jours, la tension montait. La fatigue des "grands électeurs", l'exaspération de l'opinion publique et l'inquiétude des partenaires européens devenaient palpables. L'Italie donnait le spectacle d'une démocratie bloquée, incapable de générer une solution politique par le dialogue. Le "conclave" romain virait à la farce. C'est dans ce contexte de blocage absolu, après sept tours infructueux, que la solution par défaut s'est imposée comme une évidence, ou plutôt comme un constat d'échec des partis. Les chefs de file de la majorité, la mine défaite, sont montés au Quirinal pour supplier Sergio Mattarella d'accepter un second mandat.

Le président sortant, un juriste sicilien austère et respecté, incarnation de la sobriété et de la rigueur constitutionnelle, avait pourtant répété pendant des mois son désir de se retirer, allant jusqu'à déménager ses affaires et louer un appartement à Rome. Son acceptation, le samedi 29 janvier, fut saluée par une ovation interminable au Parlement, une clameur de soulagement qui masquait mal la vacuité politique du moment. Avec 759 voix au huitième tour, Mattarella devenait le deuxième président le mieux élu de l'histoire républicaine après Sandro Pertini. Mais cette victoire était celle du statu quo. En reconduisant le couple Mattarella-Draghi, le système politique italien avouait son incapacité à se projeter dans l'avenir et se contentait de geler la situation pour quelques mois supplémentaires. "Squadra che vince non si cambia" (on ne change pas une équipe qui gagne), titraient les journaux, tentant de donner une patine de sagesse à ce qui était, au fond, une paralysie.

L'analyse fine de ce scrutin révèle les failles structurelles de la "Deuxième République" italienne. Le système des partis, atomisé, personnalisé à outrance et dépourvu de culture de coalition, s'est révélé inapte à exercer sa fonction première : sélectionner le personnel dirigeant. Le Mouvement 5 Étoiles, théoriquement la première force au Parlement, s'est disloqué en direct, tiraillé entre l'aile gouvernementale de Di Maio et la ligne contestataire de Conte. La Ligue de Salvini a perdu son hégémonie sur la droite, laissant entrevoir la montée en puissance de Giorgia Meloni, seule opposante, qui a eu l'habileté de rester en dehors de la mêlée des compromissions, capitalisant sur la colère d'une partie de l'électorat contre ces petits arrangements entre amis.

Si l'on compare cette élection de janvier 2022 avec la situation actuelle de l'Italie en ce début d'année 2026, le contraste est saisissant et l'ironie de l'histoire, mordante. À l'époque, le maintien de Draghi à la présidence du Conseil et de Mattarella à la présidence de la République était vendu comme le gage ultime de stabilité. On pensait avoir acheté du temps, avoir sécurisé la législature jusqu'à son terme naturel en 2023. Quelle illusion. À peine l'élection présidentielle passée, les partis, rassurés sur leur propre survie immédiate, ont recommencé leur travail de sape. La trêve du Quirinal n'a duré que quelques mois. Dès juillet 2022, le Mouvement 5 Étoiles, suivi par la Ligue et Forza Italia, retirait sa confiance à Mario Draghi, provoquant la chute du gouvernement et les élections anticipées que tout le monde prétendait vouloir éviter en janvier.

Ce scrutin présidentiel de 2022 apparaît donc rétrospectivement comme le chant du cygne de l'ère technocratique et de l'unité nationale forcée. Il a pavé la voie, par l'étalage de l'impuissance des partis traditionnels, à la victoire de la coalition de droite et d'extrême droite menée par Giorgia Meloni quelques mois plus tard. Aujourd'hui, en 2026, Sergio Mattarella est toujours là, garant silencieux des institutions, veillant sur une Italie qui a profondément changé de visage politique. La stabilité, tant recherchée en 2022 par des artifices parlementaires, s'est finalement installée, mais sous une forme politique que les architectes du compromis de l'époque redoutaient par-dessus tout.

Le contexte international de janvier 2022 ajoutait une couche de dramaturgie à l'événement. Au moment même où les parlementaires italiens glissaient leurs bulletins dans l'urne, les bruits de bottes se faisaient assourdissants à la frontière ukrainienne. La Russie s'apprêtait à lancer son offensive, et l'Europe avait désespérément besoin d'une Italie forte. La réélection de Mattarella a permis, dans l'immédiat, de maintenir une ligne atlantiste et européenne ferme face à Moscou, une ligne que Mario Draghi a incarnée avec vigueur durant ses derniers mois au pouvoir, notamment en soutenant les sanctions et l'envoi d'armes, rompant avec une certaine tradition de complaisance italienne envers le Kremlin.

Il faut aussi souligner le rôle spécifique du président italien, que cette élection a mis en lumière. Loin d'être un simple inaugurateur de chrysanthèmes, il est le gardien de la Constitution, le commandant suprême des forces armées et, surtout, l'arbitre des crises politiques. Il détient le pouvoir de dissolution et celui de nommer le Premier ministre. La réélection de Mattarella a confirmé une tendance lourde observée depuis les années 1990 : face à la volatilité du pouvoir exécutif et législatif, la présidence de la République devient le véritable pôle de stabilité, voire de direction morale du pays. C'est une "monarchie républicaine" qui ne dit pas son nom, où le "Roi-Président" est appelé à la rescousse chaque fois que les barons des partis échouent à s'entendre. Giorgio Napolitano avait dû accepter un second mandat en 2013 dans des circonstances similaires ; Mattarella a dû faire de même. Cette répétition crée une jurisprudence de fait, transformant le septennat, conçu comme unique par les pères de la Constitution, en un mandat potentiellement renouvelable à vie, signe d'une pathologie du système parlementaire.

Les programmes politiques, lors de cette élection indirecte, étaient absents au sens strict, remplacés par des tactiques de positionnement. Mais en filigrane, deux visions s'affrontaient. D'un côté, celle d'une Italie "draghienne", ancrée au cœur de l'Europe, réformatrice, libérale, prête à sacrifier les rentes de situation pour moderniser l'économie avec l'argent du Next Generation EU. De l'autre, celle d'une Italie souverainiste et populiste, méfiante envers Bruxelles, réticente aux réformes de la concurrence et de la justice, et qui ne soutenait Draghi que du bout des lèvres, comme on soutient une médecine amère mais nécessaire. L'élection de 2022 a été le moment où ces deux plaques tectoniques ont frotté l'une contre l'autre, provoquant un séisme contenu dont les répliques ont fini par abattre le gouvernement quelques mois plus tard.

En conclusion, l'élection présidentielle italienne de janvier 2022 restera dans les annales comme le moment où la politique italienne a touché les limites de son art de la combinazione. Elle a montré qu'en l'absence de majorité claire et de leadership politique légitime, le pays est contraint de s'en remettre à ses valeurs refuges : la gérontocratie institutionnelle (Mattarella) et la technocratie compétente (Draghi). Mais elle a aussi démontré que ces solutions ne sont que des palliatifs. La démocratie parlementaire italienne, dans sa forme actuelle, peine à produire de la décision. En 2026, alors que nous observons cette séquence avec le recul du temps, nous comprenons que ce "non-choix" de janvier 2022 était en réalité la fin d'un cycle. Il a clos la parenthèse de l'exceptionnalisme italien où l'on pouvait gouverner sans les urnes. Les électeurs, lassés de voir leurs représentants incapables de décider, ont fini par trancher eux-mêmes plus tard dans l'année, ouvrant une nouvelle page de l'histoire italienne, plus tranchée, plus idéologique, dont nous vivons encore les conséquences aujourd'hui. Le Quirinal est resté le même, immuable palais des Papes et des Rois, mais l'Italie qui s'étend à ses pieds a changé d'époque.