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UN JOUR, UN PAYS

Le réalisme caspien ou le triomphe de la volonté à Bakou

UN JOUR, UN PAYS

En ce début d'année 2026, alors que les vents violents de la Caspienne balayent la promenade de Bakou, le président Ilham Aliyev peut contempler son œuvre avec la satisfaction du joueur d'échecs qui a maté tous ses adversaires. Il règne désormais sur un Azerbaïdjan qui a non seulement restauré son intégrité territoriale, mais qui s'est imposé comme le pivot incontournable du Caucase du Sud. Depuis son palais présidentiel, l'homme fort de Bakou observe une capitale qui a définitivement tourné la page de la défaite pour embrasser celle de la puissance. Les gratte-ciels en forme de flammes, symboles de ce "pays du feu", dominent une ville où se mêlent l'architecture haussmannienne de la première expansion pétrolière et le futurisme décomplexé des pétrodollars actuels.

La situation politique actuelle de l'Azerbaïdjan est celle d'une consolidation absolue. Le pouvoir, dynastique dans les faits sinon dans le droit, n'a jamais été aussi solide. La victoire éclair de septembre 2023, qui a permis la dissolution de l'entité séparatiste du Haut-Karabakh, suivie de la réintégration complète de ce territoire, a conféré au président une légitimité historique qui rend inaudible toute opposition interne. L'année 2024 et 2025 ont été consacrées à ce que la propagande officielle nomme le "Grand Retour" : la reconstruction à marche forcée des villes fantômes et le repeuplement des zones reconquises par les déplacés azéris des années 1990. Ce projet pharaonique sert autant à cimenter le sentiment national qu'à relancer une économie dont la croissance commençait à s'essouffler.

Sur la scène internationale, Bakou a su jouer une partition de maître, profitant de l'attention détournée des grandes puissances vers l'Ukraine ou le Proche-Orient pour avancer ses pions. L'organisation de la COP29 à Bakou, fin 2024, a été le couronnement de cette stratégie de légitimation. Malgré les critiques des ONG sur le bilan carbone d'un pays dont l'économie repose sur les hydrocarbures et sur la situation des droits de l'homme, l'événement a consacré l'Azerbaïdjan comme un partenaire "fiable" pour l'Occident. L'Europe, en quête désespérée d'alternatives au gaz russe, a dû mettre ses principes dans sa poche, acceptant la main tendue par Aliyev. Ce dernier a réussi le tour de force de devenir indispensable à ceux-là mêmes qui critiquent son autoritarisme. Aujourd'hui, le régime ne tolère aucune dissidence ; la presse est muselée, les opposants marginalisés ou emprisonnés, mais pour la majorité de la population, la fierté retrouvée de la nation prime sur les libertés publiques. C'est le contrat social implicite du système Aliyev : la prospérité et la dignité nationale contre la docilité politique.

Pour comprendre comment ce petit pays, coincé entre les empires russe, perse et ottoman, est parvenu à une telle affirmation de puissance, il faut plonger dans les méandres de sa longue histoire. L'Azerbaïdjan est avant tout une terre de carrefours, une marche frontière où se sont affrontées les ambitions des grandes puissances.

Dès l'Antiquité, cette région connue sous le nom d'Albanie du Caucase est un lieu de passage. Mais c'est l'islamisation, puis l'arrivée des peuples turciques, qui vont forger l'identité de l'Azerbaïdjan moderne. Durant des siècles, le territoire est sous la domination culturelle et politique de la Perse. La langue azérie, bien que turque, s'épanouit dans un environnement persanophone, et le chiisme devient le marqueur religieux dominant, distinguant les Azéris de leurs voisins turcs anatoliens sunnites. Cette dualité, turque par la langue et le sang, persane par l'histoire et la religion, constitue le premier socle de l'identité nationale.

Le véritable tournant géopolitique s'opère au début du XIXe siècle. L'Empire russe, dans sa poussée vers les mers chaudes, se heurte à la Perse des Qadjars. À l'issue de deux guerres, les traités de Golestan (1813) et de Turkmanchai (1828) scellent le destin du peuple azéri : il est coupé en deux. Le nord, correspondant à la république actuelle, passe sous la domination du Tsar, tandis que le sud reste iranien. Cette blessure historique, cette séparation d'un même peuple par le fleuve Araxe, reste vive dans la mémoire collective.

Sous la domination russe, Bakou connaît une métamorphose spectaculaire. À la fin du XIXe siècle, la découverte de gisements de pétrole transforme la bourgade poussiéreuse en capitale mondiale de l'or noir. C'est le temps des barons du pétrole, des Nobel et des Rothschild, qui font de Bakou une ville cosmopolite, bouillonnante, où émerge une intelligentsia locale moderniste et laïque. C'est dans ce terreau que germe l'idée nationale. En 1918, à la faveur de l'effondrement de l'Empire tsariste, l'Azerbaïdjan proclame son indépendance. La République démocratique d'Azerbaïdjan devient la première république parlementaire et laïque du monde musulman, accordant même le droit de vote aux femmes bien avant de nombreuses nations européennes.

Cette parenthèse enchantée est de courte durée. Dès 1920, l'Armée rouge envahit le pays. L'Azerbaïdjan devient une république soviétique. Durant sept décennies, Moscou va geler les conflits ethniques, redessinant les frontières de manière arbitraire. C'est Staline qui, dans une logique de "diviser pour régner", décide de rattacher la région majoritairement arménienne du Haut-Karabakh à l'Azerbaïdjan, tout en lui accordant un statut d'autonomie. Cette bombe à retardement explosera à la chute de l'URSS.

Les années 1990 sont celles du chaos et de l'humiliation. Alors que l'Union soviétique agonise, les revendications arméniennes sur le Karabakh se transforment en guerre ouverte. L'Azerbaïdjan, mal préparé, instable politiquement, sombre. Les massacres de civils, comme à Khojaly en 1992, traumatisent la nation. La guerre se solde en 1994 par une défaite cuisante : Bakou perd non seulement le contrôle du Haut-Karabakh mais aussi de sept districts adjacents, et doit gérer l'afflux de près d'un million de réfugiés. Le pays est au bord de l'effondrement.

C'est alors que revient l'homme providentiel, Heydar Aliyev. Ancien général du KGB et membre du Politburo, il reprend les rênes du pouvoir en 1993. Avec un pragmatisme froid, il stabilise le pays, met fin à l'anarchie des milices et signe un cessez-le-feu. Surtout, il comprend que la reconquête passera par l'économie. Il signe le "Contrat du siècle" avec les géants pétroliers occidentaux, ouvrant la Caspienne aux investissements étrangers. La diplomatie du caviar et des pipelines se met en place. L'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan permet de désenclaver le pétrole azéri sans passer par la Russie, ancrant le pays à l'Ouest et à la Turquie.

À sa mort en 2003, son fils Ilham lui succède. Beaucoup le sous-estiment, le voyant comme un héritier sans envergure. Ils se trompent. Ilham Aliyev va patiemment utiliser la manne pétrolière pour construire une armée moderne, surarmée, formée par les officiers turcs et équipée par la technologie israélienne. Il attend son heure, observant l'Arménie s'enfermer dans une certaine complaisance. En 2020, il déclenche la "Guerre de 44 jours". L'utilisation massive de drones tueurs change la nature du conflit. La victoire est nette, brutale. Trois ans plus tard, il parachève l'ouvrage. L'histoire a basculé : le vaincu d'hier est le maître d'aujourd'hui.

Revenons au présent et aux perspectives qui se dessinent pour Bakou. L'Azerbaïdjan se trouve à un moment charnière de son existence. L'euphorie de la victoire passée, le pays doit désormais gérer une paix qui ressemble fort à une domination.

L'enjeu majeur des prochaines années est la concrétisation du "Corridor du Milieu". Bakou entend profiter de l'isolement de la Russie pour s'imposer comme le hub logistique incontournable entre la Chine et l'Europe. Le projet du corridor de Zangezur, qui relierait l'Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan (et donc à la Turquie) à travers le territoire arménien, est au cœur des tensions actuelles. Pour Bakou, c'est une nécessité stratégique pour unifier le monde turcique ; pour Erevan, c'est une menace existentielle sur sa souveraineté. La pression militaire et diplomatique exercée par Aliyev sur son voisin arménien est constante, usant de la menace pour obtenir ce droit de passage sans contrôle douanier.

Les relations avec les voisins restent complexes, un véritable jeu d'équilibriste. Avec la Russie, le rapport est ambigu. Si Moscou a laissé faire la reconquête du Karabakh, c'est autant par impuissance que par calcul, punissant l'Arménie de ses velléités pro-occidentales. Mais Bakou se garde bien de froisser l'ours russe, tout en grignotant son influence. Avec l'Iran, la tension est structurelle. Téhéran voit d'un très mauvais œil cet Azerbaïdjan fort, laïc, allié d'Israël, qui pourrait donner des idées à son immense minorité azérie. Les exercices militaires à la frontière et la rhétorique agressive sont monnaie courante, mais le réalisme économique prévaut souvent. L'alliance avec la Turquie est, elle, indéfectible : "une nation, deux états". Ankara offre à Bakou sa profondeur stratégique et son soutien militaire, tandis que Bakou offre à Ankara une porte d'entrée vers l'Asie centrale.

Enfin, il y a le paradoxe israélien. L'Azerbaïdjan, pays chiite, est l'un des plus proches partenaires de l'État hébreu. C'est une alliance de pure Realpolitik : pétrole contre armes et renseignement. Bakou fournit près de 40% du pétrole israélien et sert de plateforme d'écoute sur l'Iran ; en échange, les drones Harop et les missiles LORA ont été décisifs dans la victoire contre l'Arménie.

Cependant, des défis intérieurs guettent. La rente pétrolière n'est pas éternelle. La production de brut décline et si le gaz prend le relais, la transition vers une économie diversifiée reste un vœu pieux. Le pays est encore trop dépendant des fluctuations des cours mondiaux. De plus, la paix retrouvée pourrait, à terme, réveiller des aspirations démocratiques que l'état de guerre permanent permettait d'étouffer. Pour l'heure, le contrat tient, mais les inégalités sociales se creusent.

En définitive, l'Azerbaïdjan de 2026 est l'exemple type de la puissance moyenne décomplexée qui navigue dans le monde multipolaire. Ilham Aliyev a compris que dans ce nouveau désordre mondial, la force prime le droit, et que la souveraineté se gagne par les armes et se maintient par l'économie. Il a su transformer un petit pays post-soviétique en un acteur géopolitique redouté, courtisé par l'Occident pour ses ressources et par l'Orient pour sa position. C'est une leçon de choses brutale, loin de l'angélisme européen, qui nous rappelle que l'histoire est tragique et qu'elle appartient à ceux qui ont la volonté de l'écrire, fût-ce avec le sang des autres.