Né le 5 janvier 1956 à Detmold, dans cette Rhénanie-du-Nord-Westphalie qui constitue le cœur industriel et démographique de l'Allemagne fédérale, Frank-Walter Steinmeier incarne, par sa trajectoire personnelle et politique, l'évolution de la social-démocratie allemande du dernier demi-siècle. Venir au monde au milieu de la décennie cinquante, c’est grandir dans une Allemagne en pleine reconstruction, où le miracle économique commence à effacer les cicatrices immédiates de la guerre, mais où la partition du pays demeure une réalité tangible. Fils d'un menuisier et d'une ouvrière d'usine, elle-même réfugiée de Silésie, il appartient à cette génération de l'ascension sociale par l'éducation, figure typique de la promesse méritocratique de la République fédérale. Son enfance est marquée par la rigueur du travail et une appartenance religieuse protestante réformée qui ne cessera d'imprégner son éthique de responsabilité. Il fête aujourd'hui ses 70 ans.
C'est à l'université de Giessen qu'il poursuit des études de droit et de sciences politiques, un choix qui préfigure déjà son attachement à la règle et à la structure institutionnelle. Loin des barricades de 1968, son engagement politique naît dans les années 1970, une période où le Parti social-démocrate (SPD), sous l'égide de Willy Brandt puis d'Helmut Schmidt, est devenu un parti de gouvernement, ancré dans le réalisme. Lorsqu'il rejoint le parti en 1975, il ne le fait pas par romantisme révolutionnaire, mais par conviction réformiste. Son parcours académique, couronné par un doctorat en droit en 1991 sur la question de l'intervention de l'État dans la prévention du sans-abrisme, témoigne d'une préoccupation pour la question sociale traitée par le prisme de l'action publique concrète plutôt que par l'idéologie pure. C’est là, dans cette alliance entre la conscience sociale et la maîtrise technique du droit, que se forge la méthode Steinmeier.
Sa vie privée, qu'il a toujours tenté de préserver des feux de la rampe, est indissociable de son équilibre personnel. Marié en 1995 à Elke Büdenbender, juriste et juge administrative rencontrée sur les bancs de l'université, il forme avec elle un couple où l'égalité professionnelle et le soutien mutuel ne sont pas de vains mots. Ils ont une fille, Merit, née en 1996. Cette sphère intime deviendra, bien des années plus tard, le lieu d'une révélation publique de sa personnalité, lorsque les circonstances l'exigeront, brisant l'image de l'apparatchik froid que ses adversaires se plaisaient à dépeindre.
L'entrée véritable de Frank-Walter Steinmeier dans l'arène politique ne se fait pas par la tribune, mais par l'antichambre du pouvoir. Sa rencontre avec Gerhard Schröder est le tournant décisif. En 1993, il devient le directeur de bureau de celui qui est alors ministre-président de Basse-Saxe. Une relation de confiance absolue se noue entre le tribun charismatique, instinctif, et le juriste méticuleux, loyal et discret. Lorsque Schröder conquiert la Chancellerie en 1998, mettant fin à l'ère Kohl, Steinmeier le suit à Berlin. Il devient le secrétaire d'État à la Chancellerie, puis le chef de la Chancellerie en 1999. À ce poste stratégique, équivalent à celui de secrétaire général de l'Élysée mais avec des prérogatives administratives plus vastes, il devient l'architecte de l'ombre. C'est lui qui coordonne l'action gouvernementale, qui gère les crises, et surtout, qui conçoit et met en œuvre l'Agenda 2010. Cet ensemble de réformes du marché du travail et de la protection sociale, bien que douloureux pour l'électorat traditionnel du SPD et source de déchirements internes durables, est alors perçu par ses concepteurs comme le remède nécessaire à la "sclérose" allemande. Steinmeier assume cette impopularité technique, convaincu de la primauté de l'intérêt supérieur de l'État sur les calculs électoraux à court terme.
L'année 2005 marque une rupture et une métamorphose. Les élections anticipées conduisent à une situation inédite de "Grande Coalition" sous la direction d'Angela Merkel. Frank-Walter Steinmeier sort alors de l'ombre pour devenir ministre des Affaires étrangères. Ce changement de rôle est fondamental : le technocrate devient diplomate. Dans la tradition de la politique étrangère allemande, faite de retenue et de multilatéralisme, il s'épanouit. Il incarne une diplomatie du dialogue constant, refusant les postures martiales, privilégiant toujours la négociation, même avec des partenaires difficiles. Il tente de maintenir l'équilibre délicat entre l'alliance atlantique et le partenariat nécessaire avec la Russie, une ligne directrice héritée de l'Ostpolitik qui sera plus tard soumise à rude épreuve. En 2007, il ajoute à son portefeuille le titre de vice-chancelier, consacrant son statut de poids lourd du gouvernement et de figure de proue des sociaux-démocrates au sein de l'exécutif.
Cependant, la transition vers le rôle de leader politique de premier plan s'avère ardue. Désigné candidat du SPD à la chancellerie pour les élections fédérales de 2009, il se heurte à la popularité d'Angela Merkel et à l'usure du pouvoir de son parti. La campagne est difficile ; son style, jugé trop bureaucratique, peine à soulever les foules. Le résultat est sans appel : le SPD enregistre son pire score historique de l'après-guerre (23 %). Pour beaucoup, cet échec aurait pu signer la fin d'une carrière. Pour Steinmeier, ce fut le début d'une traversée du désert qui allait paradoxalement révéler son humanité. Devenu chef de l'opposition au Bundestag, il apprend le métier de parlementaire, loin des ors des ministères. C'est durant cette période, en 2010, qu'il pose un acte qui bouleversera l'opinion publique. Son épouse, gravement malade, a besoin d'une greffe de rein. Frank-Walter Steinmeier annonce alors son retrait temporaire de la vie politique pour lui faire don d'un de ses reins. Ce geste, posé sans emphase mais avec une détermination tranquille, change radicalement le regard des Allemands sur cet homme. Le "robot" de la chancellerie apparaît soudain comme un homme de cœur, capable de sacrifier sa carrière pour ses proches. Ce moment de vérité personnelle lui confère une autorité morale que nul scrutin n'aurait pu lui donner.
Le retour aux responsabilités gouvernementales s'opère en 2013, à la faveur d'une nouvelle Grande Coalition. Il retrouve le ministère des Affaires étrangères, mais le monde a changé. Les crises se multiplient, de l'annexion de la Crimée par la Russie à la guerre en Syrie. Steinmeier se démène, voyage sans relâche, cherchant inlassablement des solutions politiques là où les armes parlent. Il est l'un des artisans des accords de Minsk, tentant de contenir le conflit ukrainien, et n'hésite pas à critiquer les exercices de l'OTAN en Europe de l'Est qu'il qualifie de "bruits de bottes", s'attirant les foudres de certains alliés mais restant fidèle à sa conviction que la sécurité en Europe ne peut se construire contre la Russie, mais difficilement sans elle – une vision qui sera plus tard tragiquement démentie par l'histoire, mais qui reflétait alors le consensus de la diplomatie allemande.
L'aboutissement de ce parcours intervient en 2017. Joachim Gauck ne souhaitant pas se représenter, la coalition gouvernementale cherche un candidat de consensus pour la présidence fédérale. Le nom de Steinmeier s'impose. Élu le 12 février 2017 dès le premier tour par l'Assemblée fédérale, il devient le douzième président de la République fédérale d'Allemagne. Cette fonction, bien que protocolaire en apparence, est dotée d'un pouvoir de parole et d'une influence morale considérables. Dans une époque marquée par la montée des populismes, l'élection de Donald Trump aux États-Unis et le Brexit, Steinmeier se pose en défenseur infatigable de la démocratie libérale. Il n'est pas un président inerte. Il parcourt le pays, allant à la rencontre de ceux qui se sentent "laissés pour compte", tentant de recoudre le tissu social déchiré. Il utilise la présidence pour mettre en garde contre la haine, l'antisémitisme et le repli nationaliste.
Son premier mandat est marqué par une épreuve institutionnelle majeure : l'échec des négociations de coalition après les élections de 2017. Alors que l'Allemagne semble ingouvernable et que de nouvelles élections se profilent, Steinmeier intervient avec fermeté. Il rappelle les partis à leurs responsabilités constitutionnelles, refusant la facilité de la dissolution. C'est son intervention directe qui contraint son propre parti, le SPD, réticent, à retourner au gouvernement, garantissant ainsi la stabilité du pays. Cet épisode illustre parfaitement sa conception de l'État : la stabilité des institutions prime sur les humeurs partisanes.
Réélu pour un second mandat en février 2022, il doit faire face à l'effondrement des certitudes de la diplomatie allemande avec l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Avec une honnêteté intellectuelle rare en politique, il procède à son examen de conscience, admettant ses erreurs de jugement passées concernant Vladimir Poutine et la dépendance énergétique, reconnaissant qu'il a "échoué" à construire une maison commune européenne incluant la Russie. Cette capacité à l'autocritique, loin de l'affaiblir, renforce sa stature de sage de la République. Il incarne, dans la tourmente, une figure paternelle et rassurante, rappelant aux Allemands les valeurs fondamentales de leur Loi fondamentale.
L'homme qui occupe le château de Bellevue n'est ni un tribun flamboyant à la manière de certains de ses prédécesseurs, ni un idéologue. Il est le produit d'une culture politique spécifique, celle du consensus rhénan, du partenariat social et de la modération. Son parcours, de l'ombre de la technocratie à la lumière de la magistrature suprême, en passant par les épreuves de la diplomatie et de la vie privée, raconte l'histoire d'une démocratie qui a fait de la sobriété une vertu et du compromis une méthode de gouvernement. Frank-Walter Steinmeier est, en somme, le visage d'une Allemagne qui a appris à se méfier des grands soirs pour préférer la patiente construction du jour d'après.