Né le 1er janvier 1952 à Abiaté, dans le département de Dabou, Robert Beugré Mambé voit le jour à une époque charnière où la Côte d'Ivoire, encore colonie française, frémit des premiers souffles de l'indépendance qui surviendra huit ans plus tard. Il fête aujourd'hui ses 74 ans.
Il est issu de ce peuple Ebrié, lagunaires du sud, dont l'histoire est intimement liée à l'eau et aux échanges, une origine qui marquera symboliquement sa trajectoire future de bâtisseur de ponts, au sens propre comme au figuré. Cette date de naissance, le premier jour de l'année, semble presque prédestinée pour un homme qui incarnera plus tard le renouveau et les commencements institutionnels. Il grandit dans un environnement où la tradition et la modernité commencent à s'entremêler, imprégné par les valeurs de travail et de discrétion propres à sa communauté, mais aussi par une spiritualité profonde qui ne le quittera jamais.
Son enfance et son adolescence se déroulent sous le sceau de l'excellence scolaire, dans cette Côte d'Ivoire du "miracle économique" portée par Félix Houphouët-Boigny, où l'ascenseur social fonctionne à plein régime pour ceux qui maîtrisent les savoirs techniques. Le jeune Robert se distingue par une rigueur intellectuelle qui le pousse vers les sciences exactes, loin des tumultes de l'agitation étudiante ou des idéologies révolutionnaires qui traversent parfois la jeunesse de son temps. Il choisit la voie de la construction, du concret. Après un parcours secondaire brillant, il intègre l'École Nationale Supérieure des Travaux Publics d'Abidjan, pépinière de l'élite technocratique ivoirienne. Mais sa soif d'apprendre le conduit au-delà des mers, vers la France, où il parfait sa formation au Centre des Hautes Études de la Construction à Paris. De ces années parisiennes, il garde non seulement une expertise technique pointue en calcul de structures et en génie civil, mais aussi une certaine idée de l'État, structuré, hiérarchisé et planificateur.
La vie privée de Robert Beugré Mambé est marquée par une stabilité qui contraste souvent avec la vie publique agitée des hommes de pouvoir. Marié et père de famille, il érige une barrière protectrice autour des siens, considérant la sphère familiale comme un sanctuaire inviolable. Cependant, il est impossible de comprendre l'homme sans évoquer sa dimension spirituelle. Il n'est pas seulement un croyant du dimanche ; il est un prédicateur de l'Église Harriste, cette confession prophétique née en terre ivoirienne qui mêle christianisme et ancrage africain. Cette fonction religieuse, qu'il exerce avec humilité, structure sa pensée politique et morale. Elle lui confère une rhétorique empreinte de calme, de métaphores bibliques et d'une résilience face à l'adversité qui sera mise à l'épreuve bien plus tard. Pour lui, le service public se vit comme un sacerdoce, une mission quasi divine de service à la communauté, une vision qui s'inscrit dans la longue tradition des démocrates chrétiens, bien que transposée ici dans le contexte syncrétique ivoirien.
Sa carrière professionnelle débute loin des estrades politiques. Il est avant tout un ingénieur, un technicien au service de l'administration. Il gravit les échelons au sein du Bureau Central d'Études Techniques, puis occupe des postes clés au sein du ministère de la Construction et de l'Urbanisme. Durant des décennies, il est l'homme des dossiers, celui qui calcule, prévoit et organise l'aménagement du territoire. Il dirige notamment le cabinet du ministre des Transports, puis celui de la Construction. Cette longue période de maturation administrative lui permet de tisser un réseau dense au sein de l'appareil d'État, connaissant les rouages de l'administration ivoirienne mieux que quiconque. Il appartient à cette catégorie de serviteurs de l'État qui assurent la continuité du service public quelles que soient les alternances politiques, incarnant la permanence de l'administration face à la volatilité des gouvernements.
C'est au tournant des années 2000 que le technocrate sort de l'ombre pour entrer dans la lumière crue et parfois brûlante de la scène politique publique. La Côte d'Ivoire traverse alors une crise militaro-politique sans précédent. Le pays est coupé en deux, et la question électorale devient le nœud gordien de la réconciliation nationale. En 2005, Robert Beugré Mambé est porté à la tête de la Commission Électorale Indépendante. Ce mandat marque une rupture dans sa trajectoire. Lui, l'homme du consensus technique, se retrouve arbitre d'un combat de titans entre le président sortant Laurent Gbagbo et ses opposants. Sa mission est titanesque : organiser des élections libres et transparentes dans un pays fracturé, où l'état civil est défaillant et la confiance rompue. Durant cinq ans, il tente de naviguer entre les écueils, subissant des pressions de toutes parts. Il déploie des trésors de diplomatie pour maintenir le dialogue entre les belligérants, s'appuyant sur sa foi et son calme naturel pour ne pas céder à la panique.
Cependant, l'histoire politique est tragique et ne récompense pas toujours la bonne volonté. En février 2010, il se retrouve au cœur d'une tempête politique majeure. Le camp présidentiel l'accuse de "fraude massive" et d'avoir tenté d'inscrire indûment plus de quatre cent mille personnes sur la liste électorale. L'affaire des "429 000" devient un scandale d'État. Robert Beugré Mambé, qui a toujours mis en avant son intégrité morale, vit cette accusation comme une blessure profonde, une atteinte à son honneur. Sous la pression, il est contraint à la dissolution de la commission et doit quitter son poste. Pour l'historien du politique, cet épisode est révélateur de la fragilité des institutions indépendantes dans les démocraties en construction, où l'expertise technique pèse peu face à la raison d'État et aux impératifs de survie politique. Il entre alors dans une brève traversée du désert, se réfugiant dans le silence et la prière, convaincu que le temps rendra justice à sa vérité.
La résurrection politique de Robert Beugré Mambé intervient au lendemain de la crise post-électorale de 2011, qui a vu l'accession au pouvoir d'Alassane Ouattara. Le nouveau président, cherchant des hommes d'expérience et de confiance pour reconstruire le pays, se tourne vers l'ancien président de la commission électorale. En 2011, il est nommé Gouverneur du District Autonome d'Abidjan. Ce poste, qui aurait pu n'être qu'une sinécure honorifique, il va le transformer en un véritable levier de développement et de diplomatie locale. De retour dans son domaine de prédilection, l'urbanisme et l'aménagement, il lance de vastes chantiers pour moderniser la perle des lagunes. Il ne s'agit plus seulement de gérer le quotidien, mais de repenser la ville-monde qu'est Abidjan. Voirie, électrification, assainissement, embellissement : l'ingénieur retrouve ses plans et ses chantiers.
Mais le gouverneur Mambé ne se contente pas de béton et de bitume. Il comprend que la ville a besoin d'âme et de rayonnement international. Il devient un acteur clé de la diplomatie des villes, tissant des liens avec les métropoles du monde entier et occupant des fonctions prestigieuses au sein de l'Association Internationale des Maires Francophones. Son mandat est marqué par une volonté de cohésion sociale, cherchant à réduire les fractures urbaines entre les quartiers huppés de Cocody et les zones précaires d'Abobo ou de Yopougon. Il met en place des projets sociaux, soutient les femmes et les jeunes, fidèle à sa vision humaniste d'un développement inclusif. Sa longévité à ce poste, plus de douze ans, témoigne de sa capacité d'adaptation et de sa loyauté sans faille envers le chef de l'État, devenant un pilier du dispositif du Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix.
L'apogée de son mandat à la tête d'Abidjan est sans conteste l'organisation des Jeux de la Francophonie en 2017. Alors que le pays doutait de sa capacité à accueillir un tel événement après le désistement de l'organisateur initial, Robert Beugré Mambé est nommé ministre auprès du Président de la République chargé de ces Jeux. En un temps record, il mobilise les équipes, supervise les infrastructures et livre des Jeux salués pour leur réussite populaire et organisationnelle. Cet épisode révèle au grand jour ses qualités de manager de crise et d'organisateur hors pair. Il démontre qu'il sait allier la vision politique à l'efficacité opérationnelle, une compétence rare qui ne passe pas inaperçue au sommet de l'État. Il prouve ainsi que la technocratie, lorsqu'elle est animée par une volonté politique forte, peut produire des résultats tangibles et redorer l'image d'une nation.
Pourtant, Robert Beugré Mambé reste un homme de l'ombre, peu enclin aux joutes oratoires purement politiciennes. Il cultive une image de sage, presque d'ancien, au sens coutumier du terme. C'est donc à la surprise générale de nombreux observateurs, mais pas des initiés, qu'il est propulsé au sommet de l'exécutif ivoirien. Le 16 octobre 2023, le président Alassane Ouattara le nomme Premier ministre, Chef du gouvernement. Cette nomination intervient dans un contexte particulier : le pays s'apprête à organiser la Coupe d'Afrique des Nations de football, un défi logistique et sécuritaire majeur, et le parti au pouvoir prépare les échéances électorales de 2025. Le choix de Mambé répond à une double logique : celle de la compétence technique pour mener à bien les grands projets, et celle de la politique pour rassurer la base électorale du sud du pays et consolider l'alliance au pouvoir.
En prenant ses fonctions à la Primature, Robert Beugré Mambé hérite d'un portefeuille complexe. Il doit non seulement coordonner l'action gouvernementale dans un contexte économique mondial incertain, marqué par l'inflation, mais aussi répondre aux attentes impatientes d'une population jeune en quête d'emploi. Sa première grande épreuve du feu est l'organisation de la CAN 2023, qui se tient en début d'année 2024. Il s'investit personnellement dans les derniers réglages, visitant les stades, haranguant les comités d'organisation, mettant en jeu sa réputation de bâtisseur. Le succès éclatant de cette compétition, tant sur le plan sportif qu'organisationnel, avec la victoire finale des Éléphants, consacre sa méthode. Il apparaît alors comme le porte-bonheur du régime, l'homme par qui la réussite arrive, transformant les doutes en liesse nationale.
Au-delà de l'événementiel, son action à la tête du gouvernement se caractérise par une continuité dans la mise en œuvre du Plan National de Développement. Il privilégie le dialogue social, recevant syndicats et patronat avec cette courtoisie désuète qui est sa marque de fabrique, mais qui cache une fermeté sur les principes. Il s'attaque aux problèmes structurels de la cherté de la vie, de l'autosuffisance alimentaire et de la transformation locale des matières premières. Son discours politique s'ancre dans le pragmatisme : pour lui, la politique n'est pas l'art de la conquête, mais celui de la réalisation. Il incarne une forme de "houphouétisme" moderne, qui privilégie le dialogue et le développement économique comme vecteurs de paix sociale.
Sur le plan politique interne, sa nomination est aussi un signal fort adressé à la communauté Ebrié et plus largement aux peuples lagunaires, traditionnellement proches de l'ancien parti unique, le PDCI, mais dont une partie a basculé vers le parti présidentiel. Robert Beugré Mambé, transfuge du PDCI devenu cadre du RHDP, symbolise cette recomposition du paysage politique ivoirien où les alliances se font et se défont au gré des intérêts et des dynamiques régionales. Il navigue dans ces eaux troubles avec l'aisance de celui qui connaît les courants profonds de la lagune, évitant les écueils des querelles de succession pour se concentrer sur sa mission.
L'homme qui siège à la Primature est donc la synthèse de plusieurs vies : l'enfant d'Abiaté, l'ingénieur rigoureux, le prédicateur inspiré, le gouverneur bâtisseur et le politique résilient. Sa trajectoire raconte une certaine histoire de la Côte d'Ivoire contemporaine, celle d'une élite formée pour servir l'État, broyée un temps par les crises, mais qui a su renaître pour accompagner le redressement national. Il ne cherche pas la lumière pour elle-même, mais accepte qu'elle l'éclaire tant qu'elle sert l'action publique.
Sa méthode de gouvernance repose sur une alchimie complexe entre la rationalité de l'ingénieur, qui mesure et planifie, et l'intuition du pasteur, qui écoute et apaise. Dans les conseils des ministres comme sur le terrain, il impose un rythme soutenu, exigeant de ses collaborateurs la même rigueur que celle qu'il s'impose à lui-même. Il n'est pas un tribun enflammé qui soulève les foules par le verbe, mais un pédagogue qui explique la nécessité de l'effort et la vision du long terme. Cette approche, parfois jugée trop technique par ses détracteurs qui réclament plus de politique politicienne, est précisément ce qui fait sa force dans un pays fatigué des postures idéologiques stériles.
En définitive, Robert Beugré Mambé incarne la figure du grand commis de l'État, celui pour qui la République est une construction permanente, un édifice dont il faut sans cesse vérifier les fondations et consolider les piliers. De la Commission Électorale Indépendante à la Primature, en passant par le District d'Abidjan, il aura traversé les tempêtes et les embellies, restant fidèle à une ligne de conduite où la loyauté et la compétence tiennent lieu de boussole. Son parcours démontre que dans la vie politique, la résilience et le travail de fond finissent souvent par payer, transformant l'homme de dossiers en homme d'État, et l'ingénieur des travaux publics en architecte du gouvernement. C'est l'histoire d'une vie dédiée à la structure, à l'ordre et au service, une vie qui continue de s'écrire au sommet de l'État ivoirien.