Le 30 décembre 1947, à Farmington, dans le comté rural de Franklin, naît Janet Trafton Mills. Cette date ne marque pas seulement l'arrivée d'un nouvel enfant au sein d'une famille enracinée dans la terre du Maine, mais elle inaugure, rétrospectivement, une trajectoire politique qui épousera les mutations profondes de cet État du nord-est américain durant la seconde moitié du XXe siècle. Elle fête aujourd'hui ses 78 ans.
Pour comprendre la genèse de celle qui deviendra la première femme gouverneure du Maine, il convient d'abord d'observer le terreau sociologique et familial dont elle est issue. Farmington, bourgade universitaire et agricole, incarne cette dualité propre au Maine, tiraillé entre la tradition rurale des pomiculteurs — ses grands-parents cultivaient la pomme de terre dans le comté d'Aroostook — et une aspiration à l'élévation intellectuelle et juridique. Son père, S. Peter Mills Jr., figure républicaine respectée et procureur fédéral, ainsi que sa mère, enseignante, inscrivent très tôt la jeune Janet dans une culture du service public et du débat d'idées. C'est un environnement où la politique n'est pas un métier mais une atmosphère, une responsabilité civique transmise comme un patrimoine immatériel. Pourtant, l'adhésion de Janet Mills au Parti démocrate marquera une rupture, non pas avec l'éthique familiale, mais avec son alignement partisan, illustrant ce glissement progressif d'une partie de la bourgeoisie intellectuelle de la Nouvelle-Angleterre vers le libéralisme politique au sens américain du terme.
L'itinéraire de formation de Janet Mills révèle les tensions d'une époque. Après une scolarité locale, elle s'aventure hors des frontières de son État natal pour étudier à l'Université du Massachusetts à Boston, puis entame un bref périple vers l'Ouest, à San Francisco, durant les années d'effervescence de la contre-culture. Ce détour, loin d'être anecdotique, constitue ce moment de "voyage initiatique" classique dans la biographie des élites politiques de sa génération. Il lui permet de se confronter à l'altérité avant de revenir s'ancrer définitivement dans le terroir juridique du Maine. Son inscription à la faculté de droit de l'Université du Maine marque le début de son ascension institutionnelle. À cette époque, le barreau est encore un univers quasi exclusivement masculin. En y pénétrant, elle ne se contente pas d'apprendre le droit ; elle apprend à naviguer dans des structures de pouvoir qui ne l'attendaient pas. Cette expérience forgera son caractère politique : une ténacité drapée dans la technicité juridique, une capacité à utiliser la règle de droit comme un levier d'émancipation et d'action publique.
Sa carrière débute véritablement par l'exercice de la fonction de procureure adjointe, où elle se spécialise dans les affaires criminelles majeures, notamment les homicides. Cette immersion dans la violence sociale et les dysfonctionnements humains lui confère une légitimité de terrain indéniable. En 1980, lorsqu'elle est élue procureure de district (District Attorney) pour les comtés d'Androscoggin, Franklin et Oxford, elle brise un plafond de verre régional en devenant la première femme à occuper un tel poste dans toute la Nouvelle-Angleterre. Ce mandat, qu'elle conservera jusqu'en 1995, est fondamental pour comprendre sa philosophie politique ultérieure. Contrairement à une vision purement théorique du droit, Mills développe une approche pragmatique, confrontée aux réalités de la délinquance rurale, des violences domestiques et des crises économiques qui frappent les anciennes cités industrielles du Maine. C'est durant ces années qu'elle cofonde le Maine Women's Lobby, traduisant son expérience judiciaire en militantisme législatif pour la protection des femmes battues. Sur le plan privé, sa vie prend un tournant décisif en 1985 lorsqu'elle épouse Stanley Kuklinski, un promoteur immobilier veuf. En s'unissant à lui, elle devient instantanément la belle-mère de cinq filles âgées de quatre à seize ans. Cette soudaine maternité par alliance, gérée de front avec une carrière exigeante, humanise son profil public et renforce son image de femme capable de concilier responsabilités domestiques et impératifs professionnels. La mort de son mari en 2014, des suites d'un accident vasculaire cérébral, ajoutera une dimension de résilience personnelle à son parcours, une épreuve qu'elle évoquera souvent pour justifier son engagement en faveur de l'accès aux soins.
L'entrée de Janet Mills dans l'arène législative s'opère en 2002, lorsqu'elle est élue à la Chambre des représentants du Maine. Elle y siège au sein des comités judiciaires et budgétaires, apprenant les arcanes du parlementarisme d'État. Mais c'est son élection par la législature au poste de procureure générale (Attorney General) en 2009, puis de nouveau en 2013, qui va la propulser au centre du jeu politique. Dans le Maine, le procureur général n'est pas nommé par le gouverneur ni élu directement par le peuple, mais choisi par la législature. Cette particularité institutionnelle crée les conditions d'une cohabitation conflictuelle lorsque le gouverneur et la majorité parlementaire sont de bords opposés. C'est exactement ce qui se produit durant les mandats du gouverneur républicain Paul LePage. La relation entre Janet Mills et Paul LePage ne peut se réduire à une simple inimitié personnelle ; elle incarne un affrontement structurel entre deux conceptions de la démocratie. D'un côté, LePage représente un populisme exécutif, brusque, volontiers transgressif, préfigurant le trumpisme à l'échelle nationale. De l'autre, Mills incarne le légalisme, la rigueur procédurale et le contre-pouvoir institutionnel.
Ce duel au sommet de l'État cristallise les passions politiques durant près de huit ans. À maintes reprises, Janet Mills refuse de défendre les positions de l'administration LePage devant les tribunaux, estimant que certaines directives gouvernorales, notamment celles visant à restreindre l'aide sociale ou à contester les droits des immigrés, sont constitutionnellement indéfendables. Pour LePage, c'est une insubordination ; pour Mills, c'est l'exercice de sa fonction de gardienne de la loi, indépendante de l'exécutif. Ce bras de fer institutionnel la positionne de facto comme la cheffe de l'opposition démocrate. Elle n'est plus seulement une technicienne du droit, elle devient le rempart contre ce que les démocrates perçoivent comme les dérives autocratiques du gouverneur. Cette période forge sa stature d'homme — ou plutôt de femme — d'État, capable de tenir tête à l'exécutif au nom de principes supérieurs. C'est cette crédibilité, acquise dans la tranchée juridique, qui lui permet de briguer le poste de gouverneur en 2018, alors que le mandat de LePage touche à sa fin constitutionnelle.
L'élection de 2018 s'inscrit dans un contexte national de "vague bleue", une réaction électorale à la présidence de Donald Trump. Janet Mills remporte la victoire avec une marge confortable, devenant la première femme à accéder au poste de gouverneur du Maine, 199 ans après la création de l'État. Son investiture marque un retour à une forme de normalité institutionnelle, mais aussi un virage politique immédiat. Son premier acte officiel, hautement symbolique, est la signature du décret d'expansion de Medicaid, une mesure approuvée par référendum par les électeurs mais bloquée obstinément par son prédécesseur. Ce geste résume sa méthode : respecter la volonté populaire exprimée par les urnes tout en utilisant les leviers de l'exécutif pour mettre en œuvre une politique de solidarité sociale. Cependant, la gestion "tranquille" qu'elle envisageait se heurte rapidement à une crise mondiale sans précédent : la pandémie de COVID-19.
La crise sanitaire agit comme un révélateur des tempéraments politiques. Face à l'urgence, la gouverneure Mills adopte une posture de prudence scientifique, imposant des restrictions strictes pour protéger une population vieillissante — le Maine étant l'État le plus âgé de l'Union. Si cette gestion est saluée par une large part de l'électorat pour son sérieux et son efficacité sanitaire, elle réveille également les clivages libertaires profondément ancrés dans certaines zones rurales de l'État. Les manifestations contre le port du masque ou les fermetures d'entreprises ne visent pas seulement la politique sanitaire, mais la figure de l'État régulateur qu'elle incarne. Malgré ces turbulences, elle parvient à maintenir un cap, s'appuyant sur des aides fédérales massives pour soutenir l'économie locale. Sa réélection en 2022, où elle affronte de nouveau Paul LePage dans un "match retour" très attendu, confirme son ancrage. En battant nettement l'ancien gouverneur, elle démontre que le Maine, bien que politiquement divisé, préfère sa gouvernance pragmatique et rassurante aux outrances du populisme conservateur. Elle consolide ainsi une coalition électorale allant des progressistes urbains de Portland aux modérés des zones périurbaines.
Le second mandat de Janet Mills est marqué par des défis d'une autre nature, touchant à l'identité même du Maine. Les relations avec les tribus amérindiennes Wabanaki constituent un point de friction persistant. Alors que le mouvement progressiste pousse pour une reconnaissance pleine et entière de la souveraineté tribale, Mills, fidèle à sa formation de juriste soucieuse de l'unicité de la loi et de la juridiction de l'État, oppose son veto à plusieurs textes législatifs allant dans ce sens. Cette position, qui déçoit une partie de sa base gauche, illustre la complexité de son positionnement : elle reste une démocrate institutionnelle, méfiante envers ce qu'elle perçoit comme une fragmentation de l'autorité légale de l'État. C'est une posture régalienne classique, qui privilégie l'ordre juridique uniforme sur les revendications particularistes, même lorsqu'elles sont portées par des alliés historiques.
Mais l'événement qui bouleverse le plus profondément la fin de sa carrière politique survient en octobre 2023, avec la tuerie de Lewiston, la pire fusillade de masse de l'histoire du Maine. Jusqu'alors, Janet Mills, représentante d'un État rural où la chasse est une religion, avait toujours maintenu une position prudente, voire conservatrice, sur le contrôle des armes à feu, bénéficiant même parfois du soutien de la NRA lors de ses mandats législatifs passés. Le choc de Lewiston provoque une métamorphose. Avec une émotion visible, rompant avec sa retenue habituelle, elle annonce un changement de doctrine, proposant des mesures de restriction sur les armes qu'elle avait auparavant écartées. Ce revirement n'est pas un opportunisme, mais l'acte d'un gouvernant confronté à la tragédie, obligé d'adapter ses convictions anciennes à une réalité nouvelle et meurtrière. C'est le moment où l'homme d'État — la femme d'État — doit arbitrer entre sa propre histoire politique et l'impératif de protection de ses concitoyens.
Au crépuscule de sa carrière politique, Janet Trafton Mills apparaît comme une figure de synthèse. Elle n'est ni l'icône révolutionnaire que la gauche radicale espérait, ni la bureaucrate libérale que la droite conservatrice caricature. Elle s'inscrit dans la lignée des gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre qui privilégient la compétence administrative et la modération idéologique. Son parcours, de la procureure de comté traquant la criminalité locale à la gouverneure gérant une pandémie mondiale et une économie en mutation, raconte l'histoire d'une femme qui a utilisé le droit comme une épée et un bouclier. Elle a navigué entre les écueils du sexisme institutionnel des années 1970 et la polarisation extrême des années 2020 sans jamais se départir d'une certaine rigueur "mainer", faite de bon sens et de ténacité. En fin de compte, sa biographie n'est pas seulement celle d'une ambition individuelle, mais le reflet de l'évolution politique du Maine, un État qui, à travers elle, a cherché à concilier ses racines indépendantes avec les nécessités de la modernité et de la justice sociale. Elle laisse une empreinte durable sur les institutions de l'État, ayant redéfini par la pratique les rapports de force entre le pouvoir judiciaire et l'exécutif, et ayant ouvert, par son exemple, la voie aux futures générations de femmes politiques dans une région longtemps dominée par le patriarcat bienveillant mais exclusif des notables locaux.