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HISTOIRE D UN JOUR - 26 DECEMBRE 1991

La mort légale d'un empire

HISTOIRE D UN JOUR - 26 DECEMBRE 1991

Le 26 décembre 1991 reste gravé dans la mémoire politique du vingtième siècle comme l'instant précis où une superpuissance, qui avait polarisé l'ordre mondial pendant près de cinq décennies, a cessé d'exister en tant que sujet de droit international. Ce jour-là, dans une atmosphère étrange mêlant l'indifférence générale à la gravité historique, le Soviet des Républiques du Soviet suprême de l'URSS se réunit pour la toute dernière fois à Moscou. Ce n'est pas une révolution sanglante qui se joue dans l'enceinte du Kremlin, ni un coup d'État militaire, mais un acte juridique, une formalité administrative qui vient entériner une réalité politique déjà consommée. Pour comprendre la portée de cette séance parlementaire, il convient d'adopter le regard de l'analyse politique et institutionnelle, cherchant à démêler l'écheveau des légitimités concurrentes qui ont conduit à cette dissolution.

Pour saisir la plénitude de cet événement, il est indispensable de le replacer dans la trajectoire de délitement progressif qui a marqué l'année 1991, une année charnière où le temps historique s'est brusquement accéléré. L'Union soviétique, cette construction fédérale en apparence mais unitaire en pratique, était minée de l'intérieur par les contradictions de la Perestroïka. Mikhaïl Gorbatchev, en tentant de réformer le système pour le sauver, a involontairement déverrouillé les forces centrifuges des nationalismes. Le point de bascule véritable, celui qui a rendu la dissolution inéluctable, fut sans conteste le putsch manqué du mois d'août. Cette tentative de restauration autoritaire par les conservateurs du parti a paradoxalement brisé la colonne vertébrale du régime qu'elle prétendait sauver. Au lendemain du putsch, le centre fédéral était mort, vidé de sa substance et de son autorité, tandis que les républiques, menées par la Russie de Boris Eltsine, s'affirmaient comme les nouveaux dépositaires de la souveraineté.

L'agonie de l'Union s'est poursuivie tout au long de l'automne, dans un duel au sommet entre deux légitimités : celle, déclinante, de Gorbatchev, représentant une Union que plus personne ne souhaitait vraiment maintenir sous sa forme ancienne, et celle, ascendante, d'Eltsine, fort de son élection au suffrage universel et de sa résistance lors du coup d'État. Le coup de grâce fut porté non pas à Moscou, mais dans la forêt de Belovezha, le 8 décembre, lorsque les dirigeants de la Russie, de l'Ukraine et de la Biélorussie ont constaté la fin de l'URSS et fondé la Communauté des États Indépendants. Dès lors, l'Union soviétique n'était plus qu'une coquille vide, une fiction juridique que la communauté internationale continuait d'observer avec inquiétude, redoutant la dissémination de l'arsenal nucléaire. La démission télévisée de Mikhaïl Gorbatchev, au soir du 25 décembre, a acté la fin de la fonction présidentielle, laissant le champ libre à la procédure parlementaire du lendemain.

C'est donc dans ce contexte de vacance du pouvoir exécutif que s'ouvre la journée du 26 décembre. Le Soviet suprême, jadis organe docile d'enregistrement des décisions du Parti Communiste, est désormais un parlement fantôme. Sa chambre basse, le Conseil de l'Union, ne peut même plus se réunir faute de quorum, les républiques ayant rappelé leurs députés. Seule subsiste la chambre haute, le Conseil des Républiques, présidé par l'écrivain kirghize Anouar Alimjanov. L'ambiance dans la salle est crépusculaire. Les rangs sont clairsemés. Il n'y a pas de ferveur, pas de discours enflammés, simplement le sentiment d'une tâche administrative à accomplir pour clore un chapitre. Les députés présents savent qu'ils votent leur propre disparition politique en même temps que celle de l'État qu'ils représentent.

La séance est brève. L'ordre du jour est unique : la ratification de la fin de l'Union. Les parlementaires adoptent la déclaration 142-N. Le texte est sobre, presque technocratique, tranchant singulièrement avec la rhétorique emphatique habituelle du marxisme-léninisme. Il reconnaît que la création de la Communauté des États Indépendants rend l'existence de l'URSS caduque. En votant ce texte à main levée, les députés actent la dissolution de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques en tant qu'État et sujet de droit international. C'est un suicide institutionnel, opéré dans le respect des formes, une particularité qui mérite d'être soulignée. Rarement dans l'histoire, un empire s'est ainsi auto-dissous par un vote de sa propre assemblée législative, sans coercition étrangère directe, sans guerre civile généralisée au moment de la chute. C'est la victoire du fait politique sur la fiction constitutionnelle.

Il est fascinant d'observer comment cette journée du 26 décembre s'articule autour de la notion de continuité et de rupture. Rupture, car c'est la fin d'une expérience idéologique et étatique commencée en 1922, voire en 1917. Continuité, car les structures ne disparaissent pas dans le néant ; elles sont transférées. Le même jour, la question de la succession juridique est tranchée. La Fédération de Russie se déclare l'État continuateur de l'URSS. Ce concept de "continuateur", distinct de celui de successeur, est capital en droit international. Il permet à la Russie de récupérer, sans nouvelle procédure d'adhésion, le siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies, ainsi que l'ensemble des représentations diplomatiques et l'arsenal nucléaire. Cette transition, négociée en coulisses, évite le chaos géopolitique redouté par les chancelleries occidentales. Washington, Londres et Paris poussent un soupir de soulagement : il n'y aura pas de "Yougoslavie avec des armes nucléaires".

Pourtant, au-delà des cercles diplomatiques et parlementaires, comment cet événement est-il vécu ? Il y a un décalage saisissant entre l'immensité de l'événement historique et la réaction de la société. Le peuple soviétique, épuisé par les pénuries, l'inflation galopante et l'incertitude politique, accueille la nouvelle avec une apathie résignée. Il n'y a pas de foules en liesse pour célébrer la liberté retrouvée, ni de manifestations massives pour pleurer l'empire perdu. Les citoyens sont préoccupés par leur survie quotidienne, par la quête de nourriture dans des magasins vides. L'effondrement est perçu comme une fatalité, l'aboutissement logique d'un système à bout de souffle. Cette absence de réaction populaire souligne à quel point le lien entre l'État soviétique et sa population était rompu bien avant la déclaration 142-N. L'homo sovieticus assiste en spectateur à la mort de la structure qui a encadré chaque aspect de son existence.

La symbolique de cette journée ne serait pas complète sans évoquer le changement de décorum qui s'opère au Kremlin. La veille au soir, le drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau a été amené pour la dernière fois, remplacé par le tricolore russe, blanc, bleu, rouge. Le 26 décembre entérine ce changement de propriétaire. Les fonctionnaires de l'administration soviétique quittent leurs bureaux ou sont absorbés par la nouvelle administration russe. C'est une mutation bureaucratique immense. Les ministères de l'Union ferment leurs portes ou changent de plaque. Le KGB est démantelé pour être recomposé en plusieurs services distincts. L'armée, pilier du régime, entre dans une période de flottement et de division, chaque officier devant choisir son allégeance en fonction de sa nationalité ou de son lieu d'affectation.

Les suites immédiates de cette dissolution sont marquées par une thérapie de choc, non seulement économique mais aussi identitaire. Dès le mois de janvier 1992, les prix sont libérés, plongeant la population dans une précarité inédite. La disparition de l'URSS laisse un vide idéologique béant. Le communisme, qui servait de religion d'État et de ciment social, s'évapore, laissant place à un retour brutal des nationalismes et, en Russie, à une quête douloureuse d'une nouvelle identité nationale. La démocratie, espérée par les intellectuels dissidents, se heurte rapidement à la réalité des luttes de clans et à l'émergence d'une oligarchie prédatrice qui s'empare des dépouilles de l'économie planifiée.

Sur le plan des relations internationales, la dissolution du 26 décembre 1991 marque la fin officielle de la Guerre froide. Le monde bipolaire, structuré par l'affrontement entre Washington et Moscou, cède la place à une période d'incertitude, souvent qualifiée un peu vite d'unipolaire. L'Europe de l'Est, libérée de la tutelle soviétique, se tourne résolument vers l'Ouest, entamant un processus qui mènera à l'élargissement de l'OTAN et de l'Union européenne. Pour les anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale et du Caucase, c'est le début d'une construction étatique complexe, souvent marquée par des conflits territoriaux qui étaient gelés sous l'ère soviétique et qui se réveillent brutalement, comme au Haut-Karabagh ou en Tchétchénie.

Il convient également d'analyser le rôle des institutions dans cette transition. Le génie politique de cette période, si l'on peut employer ce terme, a été d'utiliser les outils constitutionnels soviétiques pour démanteler l'Union. L'article 72 de la Constitution soviétique, qui prévoyait théoriquement le droit de sécession des républiques, a été l'arme juridique fatale utilisée par les indépendantistes. René Rémond aurait sans doute souligné ici l'ironie de l'histoire : le droit, même lorsqu'il est une fiction dans un régime totalitaire, finit par acquérir une force propre dès lors que le pouvoir central faiblit. La dissolution du 26 décembre est la preuve que les institutions, même coquilles vides, peuvent devenir les instruments de leur propre destruction lorsqu'elles sont investies par des forces politiques nouvelles.

La disparition de l'URSS pose enfin la question de l'héritage. L'Union soviétique a laissé derrière elle des infrastructures, une culture, une langue véhiculaire, mais aussi des traumatismes profonds et des frontières arbitraires qui deviendront des lignes de fracture pour les décennies suivantes. Le 26 décembre 1991 n'est pas une fin en soi, mais le début d'une longue transition post-soviétique qui, trente ans plus tard, n'est peut-être pas encore totalement achevée. La gestion de l'espace post-impérial reste le défi majeur de la région.

En définitive, la séance du Soviet suprême du 26 décembre 1991 est un événement d'une sobriété trompeuse. Elle clôture le "court vingtième siècle" débuté en 1914. Elle met fin à une expérience utopique qui s'est muée en tragédie totalitaire. En officialisant la mort de l'URSS, les législateurs de Moscou ont pris acte de la réalité : l'idée soviétique avait cessé de vivre dans les esprits bien avant de disparaître des cartes. Ce fut une mort sans funérailles grandioses, une extinction administrative signée dans le silence feutré d'une salle de parlement, marquant le triomphe, au moins temporaire, de l'État-nation sur l'Empire idéologique. L'histoire politique retient cette date comme celle où le droit a rattrapé le fait, fermant la parenthèse ouverte par la Révolution d'Octobre et laissant le monde face à l'inconnu d'un nouvel ordre géopolitique à construire.

Une analyse fine de cet événement révèle aussi la mutation de la nature du pouvoir en Russie. Le transfert de compétences du Kremlin soviétique au Kremlin russe symbolise le passage d'une légitimité idéologique (le Parti) à une légitimité charismatique et électorale (Eltsine), bien que cette dernière se révélera fragile et tumultueuse. La dissolution de l'URSS ne fut pas un effondrement dû à une invasion extérieure, fait rarissime pour un empire de cette taille, mais une implosion due à l'incapacité du centre à maintenir la cohésion de ses périphéries et à l'épuisement de son modèle économique et social. Le 26 décembre est l'acte de décès d'un modèle de développement autarcique.

Pour conclure sur cette journée historique, il faut noter qu'elle s'est déroulée dans une relative indifférence médiatique comparée aux événements dramatiques d'août ou de la chute du Mur de Berlin deux ans plus tôt. Pourtant, son impact juridique est supérieur. Elle a redessiné la carte de l'Eurasie, donné naissance à quinze États souverains et modifié les équilibres stratégiques globaux. La dissolution formelle de l'Union soviétique rappelle que les constructions politiques humaines, aussi puissantes et monolithiques qu'elles paraissent, sont mortelles. Le géant aux pieds d'argile s'est effondré non pas sous les coups de boutoir de ses ennemis, mais sous le poids de sa propre inertie et de ses contradictions internes, officialisé par un vote à main levée dans une salle presque vide.